Otto Rebisch ressemble à son frère Hans mais Hans Rebisch n’a aucun trait commun avec Otto. Cette gémellité à sens unique serait sans doute moins obsédante si les deux frères ne travaillaient pas côte à côte : Otto vend des livres à la librairie de la rue Saint-Maur, Hans est garçon de café au Chat Noir, le bar adjacent.

La première chose que je peux vous dire…

Antoine Mouton

Revue #86

Novembre 2021

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire
c’est que je suis ailleurs.
On dit parfois d’une personne qu’on croise : elle est complètement ailleurs celle-là.
J’y suis aussi.
Il doit y avoir plusieurs ailleurs car j’y suis seul. Depuis la fenêtre face à laquelle j’écris, je vois la mer.
Mais je ne peux pas la toucher.
Par contre, je peux toucher ce que j’écris.
Ce n’est pas un rêve, c’est mieux que ça : une distance. Entre le monde et moi, de l’air, de l’eau, du langage. Langage m’engage, me dis-je.
Et le monde intérieur s’approfondit.
Je suis ailleurs mais je suis là quand même. La présence est question d’espace.
Dis voir, dit-on.
Manière d’apostropher.

« L’autre jumeau », extrait

Otto Rebisch ressemble à son frère Hans mais Hans Rebisch n’a aucun trait commun avec Otto. Cette gémellité à sens unique serait sans doute moins obsédante si les deux frères ne travaillaient pas côte à côte : Otto vend des livres à la librairie de la rue Saint-Maur, Hans est garçon de café au Chat Noir, le bar adjacent. Hans apporte le café à la librairie tous les matins vers 10h30, sur un plateau que personne n’a jamais pensé à laver, représentant un gros chat roux qu’on devine à peine sous les auréoles brunâtres amoncelées au fil des maladresses. Le café est âpre, on ne l’avale pas sans grimacer, pourtant les employés de la librairie le boivent chaque jour fidèlement. Seul Otto n’en prend pas ; dès que son frère entre dans la boutique, il file au sous-sol.

« Café cafard ! », lance-t-il triomphalement en pénétrant dans la librairie, le plateau à la main. (L’expression est très populaire depuis que madame Marton, fidèle cliente du Chat Noir, a repêché une blatte qui se noyait au fond de sa tasse. « La pauvre, dit-elle aux clients pantois, heureusement que j’étais là pour elle. » Elle la fit courir sur sa main pendant quelques minutes, paya son café, relâcha l’insecte sur le bar puis sortit.) Dès que le « café cafard ! » retentit, toute l’activité de la librairie se trouve suspendue. Les clients qui connaissent Hans ne manquent pas de le saluer, avec dans la voix ces inflexions qui transforment la parole en chant et les humains en oiseaux. Les libraires récupèrent leur tasse (« Tu as pensé à mon
déca ? », minaude Marité, bien qu’elle sache parfaitement que Hans lui apporte toujours un déca, pourtant à chaque fois elle s’en réjouit, « comme c’est gentil d’avoir pensé à moi »), tandis que les curieux s’approchent. Hans se laisse questionner, émettant des réponses que tout le monde s’accorde à trouver pleines d’esprit mais que personne ne retient, tant elles sont inconsistantes (c’est du moins ce qu’Otto pense de ce que dit son frère, depuis le sous-sol où il se tient en embuscade). Les libraires engloutissent le contenu de leur tasse, accusent le coup et reprennent leurs activités. Hans éconduit les individus trop collants, rassemble les tasses vides sur le plateau et retourne au café. Les lecteurs poursuivent leurs déambulations parmi les livres, reniflant les reliures, caressant les couvertures (le matin, il y a toujours un peu de monde à la boutique, comme si la nuit avait créé un gouffre duquel on ne peut s’extraire qu’en lisant quelque chose de nouveau), parmi les employés qui éventrent les cartons de livraisons, tentent de faire un peu de place sur les étagères, ou observent avec suspicion telle ou telle nouveauté. Alors seulement Otto peut émerger du sous-sol. Ceux qui n’ont pas vu partir Hans interpellent le pauvre libraire : « Et alors, Hans, vous venez vous cultiver ? » Otto fait mine de ne pas comprendre : « Me cultiver ? », jusqu’à ce que les clients se rendent compte qu’ils ne s’adressent pas à Hans mais à Otto, le frère de Hans, le jumeau dont on ne retient jamais le prénom. « L’autre fils du Belge », comme on dit rue Saint-Maur quand on parle d’Otto, mais on parle bien plus souvent de Hans que de son frère, et il n’y a pas besoin de désigner son père pour l’identifier, son prénom suffit. Otto, lui, est toujours l’autre. Il l’est depuis qu’il est petit.

Il ne viendrait à l’esprit de personne d’entrer au Chat Noir et de dire « bonjour Otto » à Hans, ni même de s’accouder au bar et de lui demander, abusé par la ressemblance, le titre de ce livre écrit-par-un-auteur-dont-j’ai-oublié-le-nom-et-qui-se-passe-pendant-la-guerre-mais-impossible-de-me-souvenir- laquelle-on-en-a-parlé-à-la-radio-hier-ou-bien-l’année-dernière-à-moins-que-ce-ne-soit-à-la-télé-d’ailleurs-c’était-peut-être-un-film-vous-vendez-des-dévédés ? Par contre, il n’est pas rare qu’un client entre dans la librairie et demande à Otto de lui servir une bière. Et si Otto a l’audace d’aller lui-même au Chat Noir, pour déjeuner par exemple (parce qu’à la boutique toutes les tables sont occupées par des livres et le bureau par des montagnes de factures derrière lesquelles on retrouve parfois la patronne en train de consulter la météo sur internet), aussitôt on le somme de servir la 27 et d’encaisser la 12.

L’équivoque univoque dure depuis l’enfance : Otto a su prononcer le prénom de son frère bien avant le sien. Même ses parents l’appelaient Hans. Il a longtemps pensé qu’ils le faisaient exprès pour l’humilier, mais il a fini par comprendre que tout le monde était pris du même trouble qu’eux. Ainsi, il existe des ressemblances à sens unique. Un singe peut être confondu avec un cacatoès alors que ce cacatoès ne sera jamais pris pour un singe, prisonnier de son espèce, hermétique à l’altérité, assigné à jouer son propre rôle du matin au soir. Certaines identités sont fixes (Hans a toujours été très déterminé), d’autres plus vacillantes.

 

Nouvelle inédite publiée en partenariat avec la revue en ligne AOC media (Analyse Opinion Critique)

Au sommaire

  • Textes et dessins inédit « L’autre jumeau »
  • Bio-bibliographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Une journée type de l’écrivain·e ? 
      Une bonne journée est pleine de doutes, d’hésitations, et donc de pistes
    • Un coup de cœur artistique récent ?
      Un volcan nouveau-né, le Fagradalsfjall, apparu en mars en Islande.
    • Un a priori sur La Ciotat ?
      Avant de venir en résidence, je ne savais pas situer La Ciotat sur une carte. Et le film des frères Lumière était pour moi une pure fiction.

Édito

Antoine Mouton est romancier, novelliste, poète, photographe. Il se nourrit aussi de cinéma et de théâtre. La Marelle l’accueille, à Marseille puis à La Ciotat, pour un projet d’écriture autour de la photographie : « Je voudrais composer un livre poétique fait de fragments. Chaque fragment déploierait un monde, poétique, contemplatif, réflexif, autobiographique ou narratif, et désobéirait à la loi du précédent. L’ensemble traiterait de la photographie argentique en particulier et de la pratique artistique amateur en général. De la joie que c’est de faire un travail qui ne répond qu’à nos exigences. » Antoine Mouton explore par la photographie argentique, comme avec l’écriture, la question du temps et de la durée de l’œuvre artistique : cette question, simple et évidente en cinéma, est plus trouble en littérature – le temps d’un texte, c’est celui de son écriture, c’est aussi le temps de la lecture, la durée d’un mot ou d’une phrase. En photographie, l’argentique, loin de l’immédiateté du numérique, est une pratique de l’attente, qui garde ainsi la matière du temps.

Le temps, il en est aussi beaucoup question dans cette revue. Antoine Mouton nous offre une nouvelle dans laquelle on reconnaît, comme en écho à des textes précédents, des personnages à l’étroit, à côté de leur propre vie ou détournés d’eux-mêmes. On y retrouve aussi son humour et sa malice à introduire dans le réel des éléments irrationnels. « L’autre jumeau » raconte une « gémellité à sens unique » : Otto est constamment confondu avec son frère Hans qui, lui, ne lui ressemble en rien !

Le temps, enfin, c’est ce qui est au cœur du principe de résidence. Nous sommes heureux d’en offrir un peu à Antoine Mouton, et sommes certains que les liens tissés s’inscriront dans la durée.

Fanny Pomarède
codirectrice de La Marelle,
novembre 2021

La revue radiophonique


La « revue radiophonique », enregistrée en studio à Marseille, puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Ausha.

Informations

Renseignements techniques

Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

La revue de La Marelle

Haut de page

La Marelle
La Friche la Belle de Mai
41 rue Jobin, 13003 Marseille
Tél. 04 91 05 84 72

La Marelle est une structure résidente permanente de la Friche la Belle de Mai

Soutiens financiers de La Marelle
Direction Régionale des Affaires Culturelles Provence-Alpes-Côte d’Azur · Centre National du Livre · Région Sud Provence–Alpes–Côte d’Azur · Ville de Marseille · Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône · La Sofia Action culturelle · Fondation Michalski

© La Marelle 2020 - La Marelle est une structure résidente permanente à la Friche la Belle de Mai

Conception du site Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. - Graphisme Alexandre Sauzedde - Développement de Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.