Cette peau est le principal réceptable par lequel le monde est monde. La peau est canal, filtre, écran et miroir tout à la fois. Elle fait siens le souffle d’Afrique, les musiques d’Orient et tous les parfums et onguents de la terre.

La première chose que je peux vous dire…

Abdourahman Waberi

Revue #42

Juin 2019

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que Marseille n’est pas une ville facile. Attention je ne dis pas qu’elle est farouche non plus. C’est que Marseille est, comment le dire, hors norme. En dehors de Naples, elle n’a pas d’équivalent. Alors ? Alors rien. Pas de recette miracle. Il ne reste plus qu’à vous laisser faire. Butiner, rêvasser, partager des discussions avec les filles de La Marelle et avec Pascal dans le petit jardin, essayer de courir après les chats sauvages qui sont chez eux dans les fourrés alentour, écouter le train passer, accepter de se perdre dans Marseille.

Extrait de « Tous les parfums de la terre »

Le monde matériel est plein d’analogies exactes avec l’immatériel,  et c’est ce qui donne une couleur de vérité à ce dogme de rhétorique,  qu’une métaphore ou une comparaison peut fortifier un argument aussi bien qu’embellir une description.

Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires.

 

Ce qu’il est prêt à avouer doit être beaucoup moins explosif que ce qu’il garde sous le coude. Pas fou le vieux loup de mer ! Les deux derniers témoins sont arrivés d’un pas lent, encadrés par deux policiers quelque peu obèses. Ils sont invités aussitôt à la barre.

La justice se met en place. Le président balaie des yeux la salle d’audience. Son regard croise un instant celui de l’huissier, puis glisse sur le prévenu qui n’en demande pas tant. Dès cet instant on sait qu’il va devoir vendre cher sa peau. Le silence est sa meilleure armure mais nul n’ignore son talent pour les anecdotes et les longs plaidoyers alambiqués. Voilà plusieurs semaines que les jurés se demandent si un jour il va se mettre à table ou s’il continuera à les balader d’époque en époque, à coup de digressions. Certains ont pris goût à ses envolées et son langage fleuri, oubliant le fond de l’affaire. D’autres, toujours parmi la quinzaine de jurés, ne cachent plus leur sympathie à l’endroit du prévenu, au grand dam du parquet. Ce jeudi, fête des Rameaux, le voici une nouvelle fois au centre du tourbillon médiatique. Malgré la lenteur du procès, la presse est toujours là. Cela fait bientôt un bon quart d’heure qu’il attend sagement son tour, savourant les dernières heures, ou qui sait les derniers jours, qui lui restent comme un supplément de temps que le destin verserait sur son compte. Dans la colonne Crédit.
On se dit que son tour venu, il affrontera le sort fièrement, la nuque raide. Il ne demandera pas le pardon, n’avancera pas d’excuses. En attendant, il reste concentré sur sa ligne de défense qui ne sera sans doute pas rectiligne. À ses adversaires de le suivre. Sa version des faits il le réservera à la cour. Il plantera son regard sur les deux derniers témoins, puis sur la foule qui se trouve juste derrière la rangée de photographes. Il parlera sans notes même si son petit carnet violacé restera ouvert.

— Messieurs, mesdames, Honorable Président, je ne vais pas passer par quatre chemins. Je suis devant vous pour la troisième fois en deux mois, vous avez lu une quantité de documents classés dans mon dossier. Je soupçonne que certains d’entre vous, les plus imprudents, en tireront un portrait-robot qu’ils se précipiteront de projeter sur ma personne. Ils décréteront qu’il me ressemble beaucoup. C’est à eux que j’ai envie de m’adresser tout spécialement. Mais plutôt que de solliciter leur compréhension, j’ai choisi de m’acquitter d’une vieille dette. Je vais convoquer, avec votre permission, mon vieux maître Tierno Bokar. Il jette un coup d’oeil fugace sur son carnet.

« L’Autre, écrivait Tierno Bokar, c’est d’abord soi. Et partant, l’Autre se décrète, s’éprouve et se construit à partir de soi. On ignore encore par quel mouvement secret de l’âme cet Autre obsède nos jours et nos nuits mais toujours est-il que l’altérité se décrète à partir de notre propre engagement avec le monde.
Silence. On tend l’oreille et on entend les mouches voler.
« C’est par le corps tout entier que s’endure le premier contact avec l’autre. Nous avons toujours sucé le lait du communautarisme olfactif. L’homme reste un animal qui tâte, hume ou mordille avant de montrer son talent poétique.
Silence toujours.
« C’est surtout l’odorat qui aurait laissé le plus intense souvenir à l’explorateur parti à la rencontre de l’Autre, en Afrique, en Amazonie et ailleurs – du moins si l’on en croit aux chroniques léguées par les scribes voyageurs qui comptent parmi eux le pire et le meilleur.
Le meilleur, ce pourrait être le chroniqueur Ibn Battuta, né à Tanger et si actif au mitan du quatorzième siècle chrétien.
« L’identification, la reconnaissance, le cadastre des terres lointaines passerait d’abord par le nez. On se fierait à son pif, comme le groin va immanquablement à la truffe. »

Au sommaire

  • Textes inédits : « Tous les parfums de la terre »
  • Bio-bliobiographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un son, une musique ?
      J’aime la musique, et je suis jaloux des musiciens. C’est pour ça que j’écris.
    • Une journée type de l’écrivain au travail ?
      Chacune journée est unique.
    • Un auteur fétiche ?
      Mais qui ose poser des questions pareilles en 2019 ?

Édito

Parfois, l’accueil en résidence d’un·e auteur·trice est le fruit d’une longue fréquentation, et nous la vivons alors à La Marelle comme une étape supplémentaire d’une complicité humaine et littéraire. Il en est ainsi avec l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi, découvert à l’occasion de la parution de Moisson de crânes en 2000, rencontre initiale qui s’est depuis enrichie et confortée au fil de ses parutions et de multiples croisements, de Lille à Paris, de Saint-Malo à Marseille.

C’est l’opportunité d’un nouveau projet d’écriture, « Quêter Mamadou Konté », qui renforce ces liens. Une proposition guère étonnante de la part d’un auteur passionné à la fois de musique et de cultures africaines, puisqu’il s’agit de raconter l’histoire du Sénégalais d’origine malienne Mamadou Konté. Mort en 2007, ce travailleur immigré devenu activiste politique et culturel, est le fondateur du festival Africa Fête. Créé à Paris en 1978, le festival est devenu nomade pour investir les États-Unis, le Bénin, le Cameroun, le Mali, la Guinée, la Côte d’Ivoire avant de s’établir, depuis 15 ans, à Marseille.

Ce projet d’écrire sur le destin d’un homme qui a incarné le destin politique de la musique africaine moderne trouve ainsi naturellement son espace à La Marelle, précisément à la Friche la Belle de Mai, qui est aussi le siège du festival. Une fois de plus, c’est grâce à un projet d’auteur que nous pouvons ainsi établir des échanges avec une structure voisine.

Car une résidence d’écriture, c’est souvent tout cela à la fois : offrir un temps de travail et de recherche à un·e auteur·trice, et permettre à des opérateurs culturels de mieux se connaître, de travailler ensemble sur des actions concrètes, de voir différemment leur propre environnement. Pour cela aussi, merci à Abdourahman A. Waberi de son amicale fidélité.

Pascal Jourdana
directeur artistique de La Marelle, juin 2019

La revue radiophonique

La « revue radiophonique », enregistrée en public à la librairie Maupetit, Marseille, puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Ausha.

Informations

Renseignements techniques

Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

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