Avant de se coucher, Frédéric fait parfois des mimes d’athlétisme. Les bras qui fouettent l’air, les pieds qui battent la moquette. Très très vite, en silence, les sourcils froncés, le bout des lèvres serré, il court dans sa tête et fait le tour de la planète. Doux voyous

La première chose que je peux vous dire…

Alice Babin

Revue #64

Juin 2020

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que j’aurais bien aimé rencontrer Marseille. Je veux dire la rencontrer vraiment. La voir se lever et ne jamais se coucher. Sentir ses odeurs, voir ses couleurs, me raconter des histoires en écoutant les battements de son cœur. Mais une épidémie mondiale en a décidé autrement. Et j’ai dû accepter de vivre en confinement.

Extrait de « Doux voyous »

Le blond s’appelle Frédéric. Il a 15 ans et demi et rêverait d’en avoir déjà 18. Quand il était petit on l’appelait le Moustique.

Frédéric n’a pas de papa. Il vit seul avec sa mère. Elle est bibliothécaire.

Frédéric et sa maman vivent comme ça, tous les deux, dans un petit appartement en banlieue. Certains soirs, Frédéric cuisine pour sa mère : des pâtes Carbonara, des œufs au plat, des crêpes qu’il fait sauter et qui tombent souvent par terre. Avant de passer à table, sa mère le félicite en lui ébouriffant les cheveux : « Merci mon Ricky » elle dit. Elle l’aime beaucoup mais son niveau scolaire la désespère.

Frédéric n’a jamais aimé l’école. Sauf la primaire et quand il y a des ateliers pratiques à faire. Le gars aime bricoler, faire des choses de ses mains, réparer des objets, que les pièces s’emboîtent et que les gens trouvent ça bien. Il aime rendre service, faciliter la vie des gens même s’il faut défier la police.
Au fond, Frédéric est un gentil mais comme sa mère l’aime pour tout et qu’il n’a peur pour rien, il fait un peu trop le fou. La garde à vue, plusieurs fois Frédéric l’a connue. Petits larcins, tags sur les murs... Et le pire : vol d’une voiture. Avec deux copains, ils étaient allés au bois. Ils voulaient voir des filles de joie. Frédéric a toujours dit qu’il n’avait rien fait, qu’il avait juste regardé. Et au fond il aurait peut-être dû profiter... Parce qu’après... sur la route du retour, il avait quand même payé : la troupe s’était faite arrêter. Un mois chacun dans un centre de redressement, un lieu déprimant, avec plein de garnements.

Quand Frédéric était rentré, sa mère lui avait ordonné de ne plus jamais recommencer, de se « ranger », se mettre au carré, est-ce qu’il le faisait exprès ?!

Il avait promis puis ça l’avait repris. En envoyant une paire de ciseaux au visage de son prof de techno. « C’était juste pour rire, il avait dit, pas besoin de s’exciter. » Mais l’autre s’était excité justement, alors Frédéric avait été viré. C’était quelques mois avant le brevet et pour flamber, Frédéric avait dit que de toute façon il voulait pas y aller.

Les murs de la chambre de Frédéric sont couverts de posters. Des grands sportifs, des hommes musclés en flagrant moment de course à pied. Frédéric a appris très jeune à courir vite. Sa mère l’avait inscrit à des cours au stade Henri Lafitte. Il gagnait des trophées. Rêvait même que ça devienne son métier.

Avant de se coucher, Frédéric fait parfois des mimes d’athlétisme. Les bras qui fouettent l’air, les pieds qui battent la moquette. Très très vite, en silence, les sourcils froncés, le bout des lèvres serré, il court dans sa tête et fait le tour de la planète.

Au sommaire

  • Texte inédit : "Doux voyous"
  • Bio-bliobiographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un coup de cœur artistique ?
      « Il n’y aura plus de nuit », Eléonore Weber
    • Un son, une musique ?
      « It must be a sign », Christophe
    • Un toc d’écriture ?
      « C’est comme si... »
    • Une autrice fétiche (voire vénérée) ?
      Marguerite Duras

Édito

Alice Babin vit à Paris. Dans une rue située près de chez elle, un quartier anciennement ouvrier devenu très branché, se trouve un café-hôtel « à la journée » tenu depuis plus de trente ans par Hamer, franco-algérien à la soixantaine bien entamée. Ce lieu, un lieu tel qu’on n’en trouve plus aujourd’hui, elle veut en écrire les histoires, celles des habitués, celles du patron, celles qui s’y croisent et qui font écho au monde entier.

C’était le projet d’écriture qu’elle souhaitait mener en résidence à La Marelle, à Marseille, ce printemps 2020. Mais un imprévisible confinement mondial a fait dévier cette trajectoire, comme tant d’autres. Alice Babin a donc repris, de chez elle, l’idée d’un autre texte, revenant sur la rue de son enfance et adolescence parisienne. « Cette rue un peu étrange se divisait en deux : un trottoir de cités, et un trottoir de pavillons. Mes parents vivaient du “bon” côté, et mon premier amoureux, la majorité de mes amis de classe, du côté des grands immeubles. Nous étions voisins mais n’avions décidément pas la même vie. »

À partir de ses impressions de jeunesse, encore toute proche et marquée par Marguerite Duras, Alice Babin va faire de la question des lieux, et de leur lien avec le vécu, le fil rouge de son écriture. Un axe devenu peu à peu central qui la guide aussi bien pour ses travaux personnels que pour son travail de journaliste, mené de la Seine-Saint-Denis au Kazakhstan…

Cette résidence, qui s’effectue donc en partie « à distance », arpente ainsi des chemins inattendus, entre Paris, Marseille et les ailleurs, mais elle est portée toujours par le même goût des histoires multiples où se croisent les destins, les époques et les lieux.

Pascal Jourdana
directeur artistique de La Marelle, juin 2020

La revue radiophonique

La « revue radiophonique », enregistrée en studio à distance puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Ausha.

Informations

Renseignements techniques

Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

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