Skip to main content

Le train entrait en gare et moi je montais dans le train, bagage à l’épaule. C’était un jour de décembre et la pluie tombait. Et j'étais, ce jour-là, dans une humeur étrange. Huit heures de voyage et trois correspondances m’attendaient.
Trois contes en noir et blanc

La première chose que je peux vous dire…

Clément Bondu

Revue #109

Novembre 2022

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que les gens ici n’ont pas l’air ravis de la fin imminente du monde.

Trois contes en noir et blanc, extrait

J’avançais dans l’enfance, dans la vieillesse du monde mes pas ne faisaient pas de bruit

Le train entrait en gare et moi je montais dans le train, bagage à l’épaule. C’était un jour de décembre et la pluie tombait. Et j'étais, ce jour-là, dans une humeur étrange. Huit heures de voyage et trois correspondances m’attendaient. Les gens allaient et venaient entre les plateformes et les couloirs. Tout semblait pourtant silencieux tandis que je tâchais de rejoindre ma place, regardant tour à tour le numéro inscrit sur mon billet et les chiffres lumineux marqués au-dessus des sièges avec l’impression inexplicable d’être devenu soudain très vieux, c’est-à-dire, un très vieux monsieur, comme si un demi-siècle avait passé dans mon sommeil. Puis le train est parti, et moi avec, ne comprenant rien aux annonces répétées du chef de bord et de l’équipage ni aux allées-venues de notre hôte propreté apparemment dévoué à trier les ordures de tous les gens alignés sans bruit dans le wagon, qui me semblaient alors si seuls, écouteurs greffés aux oreilles, plongés dans un défilement incessant d’images dont je discernais par moments les couleurs reflétées au centre de leur pupille. Quelques-uns relevaient les yeux au passage de l’hôte, jetant un morceau de plastique dans un sac en plastique présenté devant eux, remerciant poliment, comme des enfants malades. Et je me demandais par quelle mystérieuse transsubstantiation du langage cet employé visiblement épuisé s’était vu transformé en une sorte de patron d’hôtel (propriétaire accueillant, presque-châtelain dans les termes) tout en essayant de relever le store grisé de la vitre qui m’empêchait de voir l’allant du paysage, mais qu’une femme devant moi refermait chaque fois d’un coup net, dérangée semble-t-il par la lumière (pourtant grise) du jour. Après plusieurs tentatives, la bataille du paysage risquait sérieusement de s’envenimer, alors je me suis relevé pour aller marcher dans le couloir, mais après quelques minutes mon corps au milieu des écrans m’a paru parfaitement idiot et inutile, et sur les plateformes il était impossible de lire car des gens y passaient en boucle des appels, hurlant à ces mêmes condensés de lithium et autres composants que je m’efforçais de retrouver en mémoire, formant peu à peu comme une sorte de petit chant dans ma tête. De cobalt et de cuivre. De carbone et de zinc. De chrome et de platine. De palladium et d’or. De tantale et d’argent. Puis l’odeur des produits chimiques émanant des toilettes (dont la porte automatique était cassée) m’a donné légèrement la nausée, et alors je me suis résolu à rejoindre le wagon-bar qui ressemblait à la fois à un aéroport, une cafétéria, un hôtel-ibis, un salon d’entreprise. Tout me semblait assez sinistre dans la lumière fausse et je refuyais aussitôt, me laissant aller tant bien que mal à cette humeur étrange dans laquelle je me trouvais depuis le réveil. De palladium et d’or. De tantale et d’argent. J’ai récupéré mon bagage niché au-dessus de ma place et trouvé un siège vide dans un autre wagon, store ouvert cette fois-ci, bien déterminé à ne plus bouger d’un iota, un pouce, un centimètre. La pluie déferlait à pleine vitesse sur les vitres du train comme des balles sauvages tirées au hasard, et je regardais le passage des champs noyés de grisaille avec la sensation sourde que quelque chose, quelque part, était prêt d’éclater. Mais non. La machine avançait (et moi avec). Les annonces se répétaient dans les haut-parleurs et sur les écrans, les images défilaient.

Au sommaire

  • Texte inédit "Trois contes en noir et blanc" 
  • Bio-bibliographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un oloé ? [espace élastique où lire où écrire : mot créé par Anne Savelli]
      N’importe où quand c’est le moment !
    • Un toc de langage ?
      Ces tournures apparues ces dernières années avec le panel de la novlangue communicationnelle, exacerbée par la crise du coronavirus. L’un des pires : présentiel - distanciel.
    • Un agacement ?
      En l’occurrence, l’agacement tend plutôt vers la colère, voire certains jours la rage…
    • Un auteur fétiche ?
      Cesare Pavese (parmi tant d’autres).
    • Un son ou une musique ?
      Nils Frahm

Édito

Clément Bondu a une formation théâtrale mais son travail emprunte de multiples chemins : le théâtre bien sûr, mais aussi le cinéma, la poésie, le roman, la traduction, la musique, le livret d’opéra… Par tous ces sillons, il explore l’inquiétude d’être au monde, la sienne, et celle de ces personnages, nous révélant par ces parcours intimes quelque chose d’une crise collective, sourde mais partagée. Clément Bondu est d’une vigilance aiguë sur les crises que nous traversons : économiques, politiques, écologiques, métaphysiques… notamment quant à l’emprise de la technologie et du numérique sur nos vies, sur nos corps mêmes. Il interroge par son travail cette solitude moderne, et une sensation d’absurdité, voire d’irréalité.

Nous l’accueillons à la Villa Deroze pour son projet de roman-palindrome : "Un homme marche le long de la Méditerranée. Dans la brume lancinante des fumées d’incendies, ses pensées suivent le rythme de ses pas, au gré des paysages du monde. Villes, lotissements, chemins, plages, collines, zones industrielles, routes, ronds-points. Construit en sept chapitres, sept longues phrases intérieures allant de l’aube à la nuit, Comme un grand animal obscur suit le parcours fantomatique, frénétique et révélateur, d’une errance solaire." Clément Bondu a lui-même beaucoup marché et arpenté pendant sa résidence, au cœur d’un été 2022 marqué par les incendies et par la pression climatique. Si les lieux ne sont pas identifiés, c’est bien de paysages traversés et d’une expérience réelle du monde que ce roman sera tramé.

La Marelle est fière d’avoir accompagné Clément Bondu sur ce chemin d’écriture exigeant, et d’avoir rencontré son sombre optimisme !

Fanny Pomarède
Directrice de La Marelle, septembre 2022

La revue radiophonique


La "revue radiophonique", enregistrée en studio à Marseille, puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Transistor.

Informations

Renseignements techniques

Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

La revue de La Marelle