C’est âgé de huit à douze ans que l’autre grandit comme une ombre jetée en avant de soi, qui nage ou prend l’air en agitant un bras tout à fait mort. Le volume à respirer consiste à rendre aimable l’idée de famille, en déduction de certaines de ses parties, puis de toutes. Écrit petit

La première chose que je peux vous dire…

Dominique Quélen

Revue #99

Avril 2022

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire est que je commence toujours par la deuxième. « Comment, écrit Jean Paulhan, parvenir à voir du premier coup les choses pour la seconde fois ? » Cette question ouvre Conversations avec le temps de Denis Roche. Ça me travaille car peu avant de tomber dessus j’écrivais dans un livre à paraître : « Faire chaque chose pour la seconde fois ou s’arrêter avant la première ». Et j’ai publié un dictionnaire par ordre alphabétique de la deuxième lettre de chaque entrée. Qu’en penser…

« Écrit petit », extraits

C’est âgé de huit à douze ans que l’autre grandit comme une ombre jetée en avant de soi, qui nage ou prend l’air en agitant un bras tout à fait mort. Le volume à respirer consiste à rendre aimable l’idée de famille, en déduction de certaines de ses parties, puis de toutes. La cage thoracique où il respirait, son expression s’y formait par les premières voies possibles. Le serpent allait dans la maison, sous l’escalier rempli d’eau où s’entreposait le vélo qu’on enfourche à moitié, donnant à son geste l’aspect desséché de cailloux sortis d’une poche.

 

L’ombre ayant reculé, une accumulation d’objets y tombe avec lenteur. Le nom de ce que tu étais n’est jamais prononcé. Ça pourrait être un jeu, encore aujourd’hui tu disparais, ton nom tout entier pris dans sa fausse identité méconnue. Dans les derniers instants de l’enfance, à la place hier occupée par un corps, un nom est ce film arrêté partout ailleurs que sur le visage. Une plaque est lisse et rigide au milieu de l’appareil où se posait un bras, et de ce bras le poignet, de ce poignet le propriétaire aussi qui s’élance hardiment hors du langage.

 

Pour loger un corps ou deux dans un espace il faut le vider par en dessous. L’escalier fictif à cet endroit contient déjà la louve et le loup de la fable. Un chien revient avec à la main le mauvais gibier. Chacun croit qu’il se passe autre chose. Un chasseur abat des perdrix dans le champ d’en face et brièvement donne à son visage un aspect de viande avariée. L’objet qu’on prenait pour un être vivant porte encore au poignet la gourmette où s’est déroulée sa jeunesse. Une veste ouverte en grand tombe aux pieds qu’on enlève et l’appareil de la nudité.

 

Un énorme chien de noyé te tourne autour, ayant perdu la vie. Tu cherches un caillot qui s’est produit dans ton sang. C’est la représentation du verbe être au moyen d’un simple décor et de quelques arbres. À ce moment, tomber sous les coups du chien se devine à travers le feuillage. Il te suffit d’atteindre un corps avec un autre. On en revient toujours à ce qui d’un coup de canne éloigne à la fois le noyé de la berge et le chien sans vie du noyé. Le caillot trouve enfin l’issue qui se formait, les arbres, par l’action de ta main, d’autres feuilles.

Au sommaire

  • Texte inédit « Écrit petit », extraits 
  • Bio-bibliographies
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un toc de langage ?
      Cette manie d’écrire par séries ?
    • Un auteur fétiche ?
      Lautréamont
    • Une journée-type de l’écrivain au travail ?
      Être sans cesse sur le point de me mettre à écrire…
    • Un son ou une musique ?
      Alifib par Robert Wyatt seul au piano
    • Une bonne résolution pour cette résidence ?
      Faire mentir la plaisanterie éculée qui me fait dire en général que « j’écris un poème quotidien mais pas tous les jours ».

Édito

Dominique Quélen, en ce printemps 2022, élabore à La Marelle un ensemble de séries de 24 poèmes, chaque série ayant ses contraintes propres. L’écriture s’y invente de manière quotidienne, pendant 24 jours ; soit (autre contrainte), un poème par jour.

Les contraintes, dit le poète, [sont] une condition de ce projet et non une fin. Elles m’intéressent moins comme jeu formel que comme cadre, c’est-à-dire ce que je construis quand j’écris : écrire commence toujours pour moi par la définition du contenant, non du contenu, et écrire de la poésie est d’abord définir un espace dans lequel la langue trouve à se déployer ou à se replier, sans “vouloir” rien dire, les sens s’élaborant dans une logique sérielle par la répétition des formes. [...] Bachelard écrit dans L’Air et les Songes : “Le corps de l’oiseau est fait de l’air qui l’entoure, sa vie est faite du mouvement qui l’emporte.” De quoi s’intéresser au vide (qui ne l’est jamais) et au rien (qui est quelque chose).

Les textes présents dans cette revue, brefs blocs justifiés en prose, en sont un exemple. À l’intérieur de ces îlots textuels se déploient en effet des mouvements amples et clairs, d’eux s’évacuent, en un beau désordre général, une langue liquide et indomptable, une agitation continuelle. Par extension, ce temps de travail « assigné à résidence » est donc, pour Dominique Quélen, un lieu de surgissement, où l’expérience de l’écriture change sa position d’écrivain, de poète. Et pour nous, qu’espérer de mieux ?!

Roxana Hashemi,
La Marelle,

La revue radiophonique


La « revue radiophonique », enregistrée en studio à Marseille, puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Transistor.

Informations

Renseignements techniques

Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

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