Alors que je m’escrimais sur un roman, j’écrivais des sonnets pour me divertir. J’ai inventé ainsi un personnage à la voix bizarre, composite, un autre moi certes, mais hypersexué. Je pouvais mettre tout ce que j’étais (mon classicisme et mon quotidien trivial) dans un poème à la forme exigeante. À l’intérieur de sa case étroite, je me suis senti une liberté totale…

Livre numérique

Pedro Mairal

Pornosonnets

Traduit de l’argentin par Fernande Bonace
Mai 2022

L’œuvre

Pornosonetos

« Alors que je m’escrimais sur mon roman, raconte Pedro Mairal dans Maniobras de evasión (recueil réunissant divers textes de réflexions sur la littérature et la condition de l’écrivain et qu’on pourrait traduire par “Manœuvres d’évitement”), j’écrivais des sonnets pour me divertir. Je ne les montrais à personne. J’ai inventé ainsi un personnage à la voix bizarre, composite, un autre moi, certes, mais hypersexué […]. Est apparue une manière de dire dans laquelle je pouvais mettre tout ce que j’étais – mon classicisme et mon quotidien trivial – dans un poème à la forme exigeante. Pour la première fois, je me suis libéré. À l’intérieur de la case étroite du sonnet, je me suis senti une liberté totale… »

Ce personnage fictif, baptisé Ramón Paz, est devenu au fil des ans l’auteur de plus de 400 sonnets rigoureusement quevediens*, dont 139 ont été choisis par l’auteur pour l’anthologie publiée par les éditions Emecé en Argentine en 2018. Ils composent une manière de journal intime, de l’enfance à la vieillesse, d’un homme constamment habité par le désir d’amour, de jouissance et d’écriture, et qui ne trouve à exprimer ce bouillonnement vital et essentiel que corseté dans quatorze endécasyllabes. Autant de sonnets, autant de portraits de femme ou de récits d’exploration, les conquêtes de Ramón Paz, qu’elles soient féminines ou littéraires prenant figure de territoires ou de paysages à découvrir, sinon à dénuder.

* Francisco de Quevedo (1580-1645) est réputé pour son œuvre baroque et pamphlétaire. Ses textes, d’un humour féroce, tournent en ridicule les travers de ses contemporains et sont parmi les plus brillants et les plus populaires de la littérature espagnole.

 

Les Pornosonnets
traduits par Fernande Bonace (Julia Azaretto et Paul Lequesne)

Cette version française des Pornosonetos est éditée sous un format numérique, et prévoit d’être, à ce jour, uniquement numérique. Elle souhaite par ce choix rendre compte de la multiplicité et de l’aspect ludique du texte original au moyen d’une « mise en scène » textuelle mouvante. Mais par cette forme inédite de traduction, elle a aussi pour ambition d’ajouter aux expérimentations originelles de l’auteur argentin – et en parfait accord avec celui-ci – la possibilité de faire apparaître plusieurs variantes du même passage de manière simultanée, sans l’obligation de privilégier une option au détriment d’une autre, dilemme fréquent auquel l’édition traditionnelle, au format statique du papier, doit nécessairement se résoudre.

L’effet dynamique de la typographie proposé ici, habilement composé par le graphiste Samuel Jan, provoque comme un brouillage à la lecture. Mais ce remous éphémère permet de retrouver, de manière presque subliminale, la synchronie des sens et des sensations du texte original, par une sorte de persistance rétinienne.

Julia Azaretto, Fernande Bonace et Paul Lequesne se manifestent de leur côté par de rares notes, mais surtout par de petits dialogues à découvrir au hasard de la progression des sonnets. Ils apportent ainsi, de manière joueuse, quelques clefs sur la traduction, cette opération qui résulte à la fois d’une mystérieuse alchimie, d’une perception aigüe de la langue, et d’une mise en contexte socioculturelle souvent nécessaire mais presque toujours pesante dans une publication qui n’est pas destinée à être critique ou savante.

Des effets d’animation ont parfois été introduits, manière de perturber (ou d’enrichir, au choix…) encore davantage la nature cinétique de cette réalisation.

 

Ces sonnets, écrit Fernande Bonace dans sa postface, ont été traduits somme toute comme ils ont été écrits, sur le même mode paradoxal : en observant une forme stricte, en se soumettant à la dictature du mètre et de la rime, tout en s’attachant à suivre au plus près le texte argentin, sans en trahir l’esprit – ni l’extrême liberté.
Cette liberté est également proposée aux lectrices et aux lecteurs : aucun « mode d’emploi » n’est suggéré ici, chaque personne est invitée à trouver par elle-même les différents parcours possibles. Qu’on se rassure, les repères sont nombreux et faciles à dénicher !

Extraits

ma chère wonder woman mon héroïne
tu n’es jamais accourue pour me sauver
dans ton avion invisible et m’embrasser
c’est moi qui t’aimais assis dans la cuisine
en prenant mon nesquik devant la télé
moi encor qui tremblais quand l’autre méchant
te pendait par les pieds moi qui bandais tant
sans rien pour m’apaiser ni me consoler
lorsque tête en bas on voyait déborder
tes nichons de ton costume plein d’étoiles
les charlie’s angels maigres beautés fatales
ne me faisaient frémir ni m’émerveiller
toi avec ta couronne et tes bracelettes
tu me mettais en feu des pieds à la tête

 

lente l’hippopotame vient à lui
et adam dit à dieu dieu qu’elle est moche 
toujours docile pourtant il l’embroche
et dieu rouvre la porte du palis
et verte et calme entre une caïman 
et le pauvre adam refuse et supplie
ne pourrais-je avoir l’étroite perdrix
elle le surveille en montrant les dents
adam n’a pas même encor vu la femme
il croit que toutes ainsi sont des thons
squameuses velues vicieuses dragons
il baisera plus tard la joie dans l’âme 
et ève au pieu l’entendra qui profère
ah ma jument ma chienne ma panthère

 

il est des jours où les seins me poursuivent
surtout quand survient la fin du printemps
à leur façon ils se font provocants
les seins me cherchent me visent me suivent
la chaleur aidant ils pointent grossissent
débordent se dressent de pied en cap
avec cran et double force de frappe
tous ces seins l’été me sont un supplice
assèchent toute bouche triomphants
perchés dans les airs et le mammifère
reste assommé par de tant de mortifères
décolletés par tant de vie devant
je ne voudrais mourir qu’ainsi coincé
enseveli sous deux géants nénés

L’auteur : Pedro Mairal

Pedro Mairal est né en 1970 à Buenos Aires (Argentine). Romancier, poète et même musicien, il a publié plus d’une douzaine de livres, dont les romans Une nuit avec Sabrina Love, Prix Clarín en 1998 (parution en France chez Rivages en 2004, traduit par Françoise Prébois), adapté au cinéma par Alejandro Agresti en 2001, et L’Uruguayenne, Prix Tigre Juan en 2017 (paru en France chez Buchet-Chastel en 2018, traduction par Delphine Valentin). Certains de ses poèmes ont été publiés sous le titre Supermarket Spring aux éditions L’atelier du tilde en 2017 (édition bilingue, traduction Julia Azaretto). Il est également scénariste et chroniqueur pour divers journaux. 

En 2007, il a été désigné comme faisant partie des 39 écrivains latino-américains de moins de 39 ans les plus prometteurs du continent dans la sélection Bogota39, organisée par le Hay Festival, et l’Unesco dans le cadre de Bogota, Capitale mondiale du livre.

En savoir plus sur Pedro Mairal.

Les traductrices et le traducteur

Fernande Bonace

Née en 1967 à Saint-Denis, un matin d’avril 2019, et émigrée très tôt en Argentine, Fernande Bonace a longtemps connu la célébrité comme danseuse de revue, avant de s’orienter, à la suite d’un grave accident, vers l’écriture et la traduction.
"Quand j’ai rencontré Ramón Paz, écrit-elle, j’ai tout de suite rêvé de traduire son œuvre. Quand La Marelle m’a offert de réaliser ce rêve, j’ai demandé à mes amis Julia Azaretto et Paul Lequesne de me seconder dans ma tâche. La première pour sa grande connaissance de l’œuvre poétique de Ramón publiée sous le pseudonyme de Pedro Mairal, le second pour son expérience du sonnet, acquise au cours de sa tentative de reconstitution de l’œuvre de Guillaume du Vintrais. 
En savoir plus sur Fernande Bonace.


Julia Azaretto

Traductrice du français vers l’espagnol et vice-versa, Julia Azaretto est née à Buenos Aires en 1980. Elle s’installe en France à l’âge de vingt ans pour faire des études de philosophie et, plus tard, de traduction littéraire. Elle travaille pour des musées en France et collabore à des revues de poésie. Elle a publié deux dossiers consacrés au poète argentin Joaquín O. Giannuzzi, l’un dans la revue Europe, l’autre dans Voix d’Encre. Elle traduit de la fiction romanesque, des textes d’art, et de la poésie contemporaine (par exemple Jacques Rebotier ou Pierre-Albert Jourdan) dont elle est fervente lectrice. Avec son acolyte Paul Lequesne, elle a déjà traduit à quatre mains deux ouvrages d’Adolfo Bioy Casares, publiés chez Héros-Limite, Mémoire sur la pampa et les gauchos et Des choses merveilleuses.
En savoir plus sur Julia Azaretto.

Paul Lequesne

Paul Lequesne, né en 1961, a d’abord travaillé comme ingénieur-chercheur au Laboratoire national d’hydraulique, avant de se tourner, il y a une trentaine d’années, vers la traduction littéraire, métier qu’il exerce depuis avec autant de lenteur que d’obstination. Il est à ce jour l’auteur d’une septantaine de traductions du russe – il s’enorgueillit en particulier d’avoir fait découvrir au public français l’œuvre géniale et inégalée de Vladimir Charov – et plus récemment de l’espagnol, en collaboration avec Julia Azaretto à laquelle il rend mille grâces de lui avoir permis de se pencher avec elle sur l’œuvre d’Adolfo Bioy Casares. C’est en 2019, une nuit, au sortir d’un bar de la ville d’Arles, qu’il a fait la connaissance de Fernande Bonace : celle-ci lui avait marché sur la main.
En savoir plus sur Paul Lequesne.

Partenaires et financeurs

Cet ouvrage a bénéficié d’une subvention du Centre national du livre pour la traduction française.

 

 

 

Ouvrage édité dans le cadre du Programme « Sur » de soutien aux traductions
 du ministère des Affaires Étrangères, du Commerce international et du Culte de la République Argentine.

Obra editada en el marco del Programa “Sur” de Apoyo a las Traducciones
 del Ministerio de Relaciones Exteriores, Comercio Internacional y Culto de la República Argentina.

 

 

 

 

La traductrice de cet ouvrage a bénéficié d’une bourse d’écriture de la Direction régionale des affaires culturelle Auvergne–Rhône–Alpes et du Conseil régional Auvergne–Rhône–Alpes, avec le concours de l’agence Auvergne–Rhône–Alpes Livre et Lecture.

 

Informations

Renseignements techniques

Ce livre est actuellement uniquement disponible dans sa version en ligne.
L’achat une fois réalisé, le lecteur ou la lectrice conserve à vie le droit d’accès à l’ouvrage.

Une version téléchargeable sera proposée d’ici quelques mois.

 

  • Matériel recommandé
    Tous supports et dispositifs hors liseuse
  • Logiciel recommandé
    Tous les navigateurs Internet
  • Lecture possible sur liseuse (Kindle, Kobo…)
    Non
  • Meilleure confort de lecture
    Sur tablette

Le numérique : un nouvel art d’écrire ?

Notre collection numérique, qui accueille des formes et des genres multiples (journal de bord, fiction, poésie, théâtre, essai littéraire…) publie des projets d’écriture réalisés par des auteur·rice·s ayant séjourné à La Marelle, tout comme d’autres qu’elle sollicite ou qu’elle souhaite accompagner. Y sont proposées des créations originales qui témoignent, le plus souvent, du principe même des résidences portées par La Marelle : favoriser la rencontre entre l’écrit et d’autres champs artistiques, grâce au mouvement ou à l’intégration de sons, d’images ou de vidéos, mais aussi proposer des narrations non-linéaires, des lectures aléatoires, des écritures collectives, etc.

La plupart de nos livres numériques propose ainsi une expérience de lecture qui n’est pas la simple reproduction d’un texte existant déjà au format « papier », ou qui pourrait l’être sans notable différence. En proposant aux auteur·rice·s d’inventer ou de retrouver d’autres modes d’écriture et/ou de lecture, elle incite chacun·e à s’emparer de nouvelles formes, pour un autre rapport au « livre », et une autre réflexion sur « l’art d’écrire ».

Le livre est à la fois, un bien matériel dont l’acheteur devient le propriétaire et un discours dont l’auteur conserve la propriété « malgré la reproduction ». Emmanuel Kant, philosophe

L’appel à projets « Résidences d’écriture numérique »

Depuis 2013, La Marelle et Alphabetville lancent chaque année un appel à projets pour une résidence d’écriture numérique, avec le soutien de la Drac Paca, de la Région Sud, et en partenariat avec l’agence régionale du livre Occitanie Livre et Lecture.
L’objet de l’appel est de concevoir une œuvre littéraire d’un format numérique qui doit dépasser le simple lien homothétique à la forme livre papier, pour imaginer un rapport à la lecture et/ou à l’écriture innovant, en lien avec la spécificité du support, et que les candidat·e·s devront élaborer durant une résidence de création d’une durée de six semaines. Les projets sont validés par un jury composite (écrivain·e·s, conseiller·ère·s littéraires, membres des structures organisatrices et des institutions partenaires). 


 

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Une très rapide évocation visuelle du livre, à découvrir bientôt !

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