Alors que les années 1970 démarrent en fanfare, Ahmed, qui commence à travailler à l’usine, n’est intéressé que par les cheveux longs, le rock venu d’Amérique, les boîtes et, surtout, le vent de révolte qui souffle dans le monde. 

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Mehdi Charef

La cité de mon père

Hors d’atteinte, août 2021

Description de l’éditeur

Années 1970. À l’usine où le fils travaille pour compléter la paie du père, au HLM où toute la famille est enfin installée, s’ajoutent les cheveux longs, les bottes à talons, les virées en boîte, Jimi Hendrix et Janis Joplin. Dans cette cité mille fois rêvée, enfin habitée, souffle un nouveau vent de liberté.

Après Rue des Pâquerettes et Vivants, La Cité de mon père vient clore la trilogie de Mehdi Charef sur son enfance et son adolescence. Tandis que les deux premiers tomes revenaient à la vie dans le bidonville puis dans la cité de transit, celui-ci prend place dans le HLM, tant attendu, espéré, rêvé et fantasmé. Enfin la famille venue d’Ouled Charef en 1962 vit dans un logement digne, propre, confortable ; enfin, le père, qui a imposé aux siens l’exil et la boue, peut être fier de ce qu’il a accompli.

Source : Hors d’atteinte

Extrait

Maintenant, j’ai les cheveux longs. Je porte des bottes avec un talon de sept centimètres et un blouson déchiré. Je n’oublie jamais mon paquet de Gitanes filtre et mon faux Zippo.

Je frime.

C’est samedi, le premier week-end que nous passons dans notre nouvel appartement de quatre pièces, en HLM. Je ne bosse pas, mon père non plus.

J’allais tout juste quitter ma chambre quand il m’appelle.

La semaine, je travaille dans une fabrique de machines-outils pour le sillage du bois. Je suis ouvrier diplômé : il n’est pas donné à n’importe qui de fabriquer, d’affûter des outils avec une précision au centième de millimètre. Après mes études de métallurgie, j’ai appris mon métier aux côtés d’ouvriers-compagnons bourrus, silencieux, vieille France, travaillant parfois toute une journée de dix heures sans se parler. Le boulot avant tout.

Je suis entré dans cette petite fabrique à l’âge de dix-sept ans. Guettant les nouveaux diplômés dans ma spécialité par l’intermédiaire de mon professeur d’atelier, un patron d’usine est venu me chercher à la fin de mes études pour me proposer de m’embaucher. Je n’ai jamais couru après le travail, c’est arrivé facilement.

Travailler, c’est dans notre tradition, la seule chose que notre père nous ait transmise, à mes sœurs, mes frères et moi. L’usine ou le bâtiment, les travaux publics... Aider le père à subvenir aux besoins de la famille.

J’ai embauché à dix-sept ans pour apporter une paie à la maison et l’ajouter à celle de mon père et aux allocations familiales. C’est comme ça dans les familles nombreuses. Mon père, silencieux, est fier de moi et je le suis aussi. J’ai tenu ma promesse. C’est la seule estime que j’ai de moi-même.

Ahmed ouildi ! répète mon père depuis le salon.

Je le rejoins, le suis, et nous sortons sur le palier de notre troisième étage. Un grand palier sobre et beau. Mon père appelle l’ascenseur. Je leur ai appris à le prendre, à ma mère et à lui. On descend. Dans le hall d’entrée, agréable parce que large et lumineux, avec un carrelage en mosaïque, mon père s’arrête face aux boîtes aux lettres. Il y en a trente-deux. Il les fixe.

J’avais onze ans quand je lui ai appris à écrire son nom en français. Je ne supportais plus de signer moi-même mes bulletins scolaires. Les autres élèves de l’école revenaient avec la signature de leurs parents, moi pas – pourtant, j’avais moi aussi un père et je voulais qu’il existe. Je voulais que des fois, il tienne un stylo dans sa main à la place de ce putain de marteau-piqueur qui pèse trente kilos et qu’il enfonce toute la journée au plus profond de la terre, sur les chantiers.

Mon père reconnaît les lettres de l’alphabet français qui composent son nom. Ému, il fait un pas vers les boîtes, tend le doigt vers l’étiquette blanche où est écrit « Charef ». Je ne dis rien. Je le regarde, l’observe. C’est son nom, qui est aussi devenu le mien : Charef. À quoi pense-t-il ?

 

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