J’ai glissé le livre dans la poche de mon pardessus, où il est resté jusqu’à maintenant. Le brouillard de cet après-midi m’est venu en aide, il a suspendu le temps sans qu’il soit besoin de puiser dans la fiction, le vaporetto a été contraint de changer d’itinéraire, de rallonger le trajet. Je ne le voyais plus depuis quelque temps…

La première chose que je peux vous dire…

Roberto Ferrucci

Revue #46

Septembre 2019

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que, même si au cours de votre vie vous avez habité, vous habitez et vous habiterez de nombreuses maisons, il y a d’une part la maison « où vivre », d’autre part la maison « de l’être ». Et il vaut mieux que cette dernière ne coïncide pas avec votre habitation. C’est plutôt un sentiment. Vous sentez que c’est l’endroit. Pas nécessairement celui où vivre, mais certainement celui où vous devez revenir le plus souvent possible. Je n’ai pas encore compris où se trouvent Marseille et La Marelle. C’est pour ça, je crois, que j’ai toujours besoin d’y revenir.

Extrait de « Je ne le voyais plus depuis quelque temps… »

À mon ami Daniele Del Giudice

Je ne le voyais plus depuis quelque temps, il était de plus en plus difficile de le contacter. Il ne répondait pas au téléphone et quand il le faisait, il n’était pas facile de prendre rendez- vous, de se mettre d’accord pour un dîner ou même pour un simple café. La dernière fois que je l’avais vu, c’était par hasard, dans la rue. C’est lui qui m’avait reconnu. Je marchais tête baissée vers l’embarcadère de San Tomà. C’est lui ou ce n’est pas lui, s’exclama-t-il. C’est lui, dit-il en riant quand je levai les yeux. C’est moi, dis-je en souriant, mais parcouru d’un frisson. Rien d’anormal dans son aspect, peut- être quelque chose dans le regard, mais léger, imperceptible. Le frisson, ce fut à cause de sa façon de s’adresser à moi. Je compris qu’il aurait voulu m’appeler par mon nom, mais que dans sa tête, il n’arrivait pas à le retrouver. Alors, plutôt que de me nommer, il avait attiré mon attention. Je t’offre un café, me dit-il. Il me prit par le bras et nous entrâmes dans un bar qui se trouvait à deux pas. Je commandai et lui, il dit Pareil, oui, comme il faisait toujours, depuis quelque temps. La difficulté à trouver les mots, à donner leur nom aux choses, l’avait amené à trouver cette solution, des adverbes et des adjectifs plutôt que des substantifs. Peut- être pour une question de quantité. Ainsi, il se raccrochait aux goûts, aux choix d’autrui. Au bar, nous parlâmes — avec peine — de je ne sais quoi, mais je me souviens que, les cafés terminés, la conversation incongrue interrompue — par moi —, il voulut à tout prix payer, ce qu’il fit, et il insista pour laisser vingt euros de pourboire. Je cherchai comment lui dire que ça n’allait pas, que, peut-être, c’était un peu trop. Mais lui ne voulait rien savoir, tandis que moi, en fait, je ne savais plus que faire et même la barmaid derrière le comptoir avait l’air bien embarrassé.

Puis, les cordons du sac en toile qui dépassaient de sa poche me fournirent la solution, je lui dis qu’il devait les garder, que ça, c’était l’argent des courses. Ah, bon, dit-il. Il me salua, dans une étreinte qui sembla ne jamais devoir finir, avec l’échange habituel de remerciements, et aujourd’hui, je sais que ce fut entre nous le dernier au revoir spontané, la dernière vraie étreinte, le dernier contact. Je n’ai plus eu de ses nouvelles, jusqu’à ce matin où m’est arrivé ce SMS. On m’annonçait son placement. Il a soixante-deux ans et — je le sais — de là, il ne sortira jamais plus. Et alors, maintenant, je cours vers lui. Je sais que dès cet instant commence une sorte de compte à rebours, même si après il m’a fallu un bon moment pour me préparer au choc. Je suis sorti de bonne heure de la maison, après avoir pris un de ses romans dans la bibliothèque, toujours celui-là, son premier, que depuis longtemps j’emporte partout avec moi, toujours dans ma valise à chaque voyage. Je voulais que le compte à rebours démarre de ses pages, que mon parcours soit scandé par les temps d’ouverture de ce livre, là où il fait arriver à destination son personnage, au ralenti, le long des quais de chemin de fer, mais à pied.

J’ai glissé le livre dans la poche de mon pardessus, où il est resté jusqu’à maintenant. Le brouillard de cet après-midi m’est venu en aide, il a suspendu le temps sans qu’il soit besoin de puiser dans la fiction, le vaporetto a été contraint de changer d’itinéraire, de rallonger le trajet. Un compte à rebours a démarré ce matin, qui sera dépourvu d’une scansion régulière et sera fait de ralentissements et — surtout — d’accélérations imprévisibles, rapides, irrépressibles. Définitives. Et elles ont déjà démarré, d’un coup. J’entre, et à l’accueil on me dit qu’il est à la cafétéria, là-bas à gauche. La cafétéria, une salle avec une dizaine de tables et deux distributeurs automatiques dans un coin. À table, avec lui, il y a un de nos amis qui, dès qu’il m’aperçoit, dit Regarde qui est venu te voir. Je le salue, lui me regarde, sourit, se lève et me prend dans ses bras en s’écriant Et c’est qui celui-là. Un coup de poing, pas une étreinte. Sa voix résonne au-dessus de mon épaule droite, traverse mon esprit comme une flèche. Un sifflement, la douleur. J’ai des sueurs froides et je pense que cet après-midi son corps seul me reconnaît, qui reproduit automatiquement un rituel vieux de plusieurs années, mémorisé par ses muscles, par ses bras, mais plus par son esprit. Je ne trouve rien de mieux que lui dire qui je suis, et je lui dis en souriant à grand-peine, du même ton — crois-je — que je le dirais à quelqu’un que je rencontrerais pour la première fois, tandis que lui s’est déjà rassis et regarde, absent, mais comme s’il participait, un livre sur la table. Un livre de photos qu’il regarde en se tenant néanmoins à bonne distance, résolument loin de portée de main, pour ne pas prendre le risque de le feuilleter et de devoir déclarer malgré lui que désormais ces choses-là ne le concernent plus.

Chapitre d’un roman in progress et en avant-première
Traduction de Claudette Krynk
Texte paru dans la revue littéraire Siècle 21

Au sommaire

  • Textes inédits : « Je ne le voyais plus depuis quelque temps… » et « Bon voyage Rachid »
  • Bio-bliobiographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un oloé* ?  [* Oloé : « espace élastique où lire où écrire ». Mot créé par Anne Savelli.]
      Le bar Melograno, à Venise.
    • Un son, une musique ?
      « Sunday Bloody Sunday », des U2.
    • Une journée type de l’écrivain au travail ?
      Pas un seul jour sans une ligne.
    • Un auteur fétiche ?
      Daniele Del Giudice et Antonio Tabucchi
    • Votre a priori sur Marseille ?
      La ville de la beauté contradictoire.
    • Une bonne résolution pour cette résidence à La Marelle ?
      Qu’il y a toujours la possibilité d’une prochaine résidence.

Édito

La Marelle a déjà accueilli Roberto Ferrucci pour une première résidence en 2014. Nous avions eu alors de nombreuses discussions sur l’édition numérique, sur les nouvelles modalités et potentialités offertes par ce format. Nous engagions de notre côté le travail de recherche et développement de nos premiers livres numériques « innovants », tandis qu’il était lui-même en train de lancer un projet de collection numérique en Italie, Collirio, publié par Antiga Edizioni.

C’est donc tout naturellement que nous le retrouvons, pour cette nouvelle résidence, avec un projet lié au support numérique, avec textes, photos, dessins, vidéos. En résumé, tout ce que Roberto Ferrucci pratique en permanence avec son smartphone ou sa tablette, qu’il utilise comme des outils de travail, pour écrire et lire, bien sûr, mais aussi pour dessiner, photographier, filmer, enregistrer...

Son idée est de travailler sur un projet de récit-journal autour de Marseille et de Venise. Venise, sa ville, où il est né et où il vit, ne le quitte jamais. Quant à Marseille, c’est une ville où il ne cesse de revenir, notamment sur les traces de Jean-Claude Izzo dont il est un fervent lecteur.

Un roman-journal numérique donc, qui serait mené sans se départir de ce qui fait sa matière, ou disons de ce qui est sa manière littéraire, au-delà des supports et des questions de formes : l’interrogation sensible, sous forme de méditation, de la question du « sentiment ». Avec un regard qui, toujours, est à l’échelle des femmes, des hommes, et de leur quotidien.

Pascal Jourdana
directeur artistique de La Marelle, septembre 2019

La revue radiophonique

La « revue radiophonique », enregistrée en public à la librairie Maupetit, Marseille, puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Ausha.

Informations

Renseignements techniques

Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

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