Être plusieurs c’est savoir qu’on en fait partie, sans pouvoir déterminer toujours de quoi. C’est envisager qu’il soit possible que cela fluctue, qu’il y ait plus de plusieurs, moins de plusieurs, suivant les moments. C’est envisager que ça respire. Plusieurs

La première chose que je peux vous dire…

Cécile Portier

Revue #49

Octobre 2019

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que j’aime faire la sieste, que j’aime immodérément dormir en général, et que je rêve d’avoir un lit, très grand, mais sur roulettes, voire pourquoi pas avec un moteur mais qui n’irait pas vite, pour qu’il me suive partout comme un chien, ou plutôt comme un cheval, sauf qu’en général le cheval on monte dessus quand on se déplace alors que moi je préfère marcher et tenir mon lit par la longe, et qu’il reste tranquille à manger son avoine quand j’ai à faire, mais qu’il soit toujours disponible pour que je m’y allonge, en plein milieu d’une réunion, d’un supermarché, d’un concert. Car je n’aime rien tant que dormir au milieu des autres.

Extrait de « Plusieurs »

Il y a des chemins partout, au bord des routes, au milieu de l’eau, des chemins invivables que je ne connais qu’en rêve ou à travers l’écran, des chemins qui coulent au fond de l’eau parfois, qui ne sont plus des chemins. Certains autres, plus faciles, je les emprunte, et nous sommes plusieurs, paraît-il. Le métro par exemple est un chemin. C’est-à-dire une situation à vivre, avec cette odeur de poussière très spécifique, de poussière qui ne se décolle plus jamais, compactée qu’elle est comme depuis toujours dans les fentes d’écoulement le long des voutes à carreaux blancs. On ne peut plus dire qu’il y a des grains dans cette poussière, ces grains qui s’accumulent comme des pensées délaissées en nos maisons, dans tous les coins sans passage. Ces grains qui sont un peu de tout, mais devenu gris. Des cheveux bien sûr. Des minuscules squames et quelques toutes petites araignées. Des miettes de pain, et même des idées de sauce. Des vestiges mousseux, vaporeux, élégiaques. Les souvenirs sont ainsi. Mais dans le métro ce n’est pas ça : il y a seulement une matière, reconnaissable en son odeur, bien qu’indéchiffrable. C’est une matière qui ferait mauvaise figure, il faut en convenir, mauvaise figure pour dire le plusieurs. Trop humble et trop envahissante, trop compacte, un peu comme ce mot de peuple, que tout le monde connaît et personne ne déchiffre. Cette matière-là ne figure pas le plusieurs, pourtant, rien mieux qu’elle n’en provient.

Des bouts de rien épars se sont agglomérés comme ça le long des quais que je longe, les matins, avant de monter dans une rame, de prendre ce chemin où l’on reste immobile et sous terre, et où, incontestablement, nous sommes plusieurs à nous trouver trop nombreux.

Le métro est un chemin où l’on entend, de tous, tous les gestes, le tapotement des doigts de celui-ci sur son grand carton de déménagement par exemple, le léger bruit de succion que fait chaque pas de celle-ci encore chaussée de tongs malgré l’été finissant, le grésillement qui sort du casque de cet autre. Dans le métro on croise des adolescents qui ont le nez gros, la peau épaisse et les yeux indolents. On croise des essoufflés, des énervés, des gens qui jouent à Candy Crush. Ils ne sont ni tristes ni gais. Ils ont des dreadlocks des lunettes en écaille des escarpins étroits des vestes déboutonnées. Ils regardent sans voir, comme dans le vitrail d’Heredia mais ils ne sont pas allongés. On croise des absentés dans le métro, et c’est comme si tout abandonnés qu’ils sont à leur souci et à leur fatigue, ils s’offraient.

Plusieurs lèvres à la fois. Fermées, ou légèrement entrouvertes, pour laisser passer un souffle dont ils ne semblent pas avoir conscience.


Peut-être cette question de souffle est importante pour envisager des situations possibles pour être plusieurs. Et que cela déclenche quelque chose.
Être plusieurs c’est savoir qu’on en fait partie, sans pouvoir déterminer toujours de quoi. C’est envisager qu’il soit possible que cela fluctue, qu’il y ait plus de plusieurs, moins de plusieurs, suivant les moments. C’est envisager que ça respire.

Pareillement, l’air de nos poumons ne nous appartient pas. Dans le métro on n’y pense pas, on ne préfère pas y penser, qu’on partage le même air à respirer, qu’on est en train de respirer le souffle de celui-ci, son haleine même.

Au sommaire

  • Texte inédit : "Plusieurs"
  • Bio-bliobiographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un Oloé ?  [* Oloé : « espace élastique où lire où écrire ». Mot créé par Anne Savelli.]
      Le métro
    • Un son, une musique ?
      « Le Sommeil d’Isabelle », par Thomas Guillaud Bataille

Édito

« J’ai commencé un récit, où contrairement à tout ce que j’ai pu écrire avant, il n’y a pas un personnage, mais plusieurs. Plusieurs séparés. Qui vivent au même endroit, mais ne partagent rien, à part le même espace et le sentiment que quelque chose ne tourne pas rond, et encore, ils ne partagent pas les symptômes. Chacun est confronté à une anormalité différente. Je suis face à une grande difficulté d’écrire ce qui pourrait bien être le phénomène de précipitation qui amène à ce que de cette somme naisse la possibilité d’un récit commun, d’une solidarité, et pourquoi pas, d’une joie. Mais je pense que cet obstacle que je rencontre dans l’écriture de ce texte est aussi le signe de nos difficultés à décrire avec justesse la situation dans laquelle nous vivons et à inventer les voies possibles pour transformer cette situation. Donc, Marseille : sauter le pas ou contourner l’obstacle, en tout cas avancer. »

Voici comment Cécile Portier aborde sa microrésidence portée par Alphabetville, qui propose des résidences de courte durée avec des auteurs, chercheurs ou artistes, invités à développer leur pratique sur le territoire, à découvrir ses réalités, à y partager des temps publics... La commande est la production d’un texte à l’issue de cette micro-résidence, qui peut être de fiction, de poésie, ou de facture théorique ou critique. Il se formalise selon diverses modalités éditoriales, id est sous toute forme médiatique développée à partir de la textualité. C’est pourquoi Alphabetville coopère avec différents partenaires, dans la perspective de cette intermédialité, qui va de l’objet livre aux médias numériques, et qui habitent nos pratiques d’écriture et de lecture. De plus en plus d’auteurs y sont attentifs, intéressés, impliqués ou critiques, mais créatifs. C’est en outre le cas concernant Cécile Portier, dont l’écriture travaille la performance, le livre et le numérique, et dont les sujets autant que les formes nous animent, et la raison à cette invitation, partagée avec La Marelle.

Colette Tron
directrice d’Alphabetville, octobre 2019

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