En résidence de création

Leon
Wojciech Nowicki

■ Octobre et novembre 2021
■ Marseille

Le projet d’écriture

L’auteur polonais Wojciech Nowicki part sur les traces de Leon, un ami de longue date, un demi-frère, rencontré à Cracovie et qui a vécu entre la Pologne et la Suède. Bon vivant autrefois, il a subi une succession de malheurs qui l’ont profondément changé. Le récit d’une belle âme en ruine, et, au-delà, de tous ceux qui ont connu le même sort, les Juifs polonais en exil.

Note d’intention de l’auteur

J’ai rencontré Leon il y a plus de quinze ans. Son vrai prénom est Leonard et il est professeur émérite des littératures slaves à l’Université de Stockholm, mais il préfère ce Leon familier et bref, car il trouve son prénom officiel prétentieux : un prénom classique donné par une mère juive, disait-il. […] Plus de vingt ans nous sépare et, à l’époque, quelques frontières ou, dans le meilleur des cas, la mer. On se voyait rarement, tant à Cracovie qu’à Visby sur l’île de Gotland où je venais travailler dans une maison d’écrivains (dont il était d’ailleurs l’un des fondateurs). Il venait alors me rendre visite et se soûler, loin de Stockholm et sa femme.

Leon, ce bon vivant d’autrefois, revint il y a quatre ans à Cracovie, profondément changé. Il avait été forcé de regarder sa femme agoniser pendant des années. Et juste avant sa mort à elle, c’est la sienne qui s’était approchée dangereusement : une rupture de l’aorte thoracique, à la suite d’un anévrisme. Il s’en est sorti, a réappris à vivre… mais c’était pour regarder sa femme mourir. Il en perdit le goût et l’odorat, il ne sentait plus qu’une grande amertume. Le jour des funérailles de Jola, sa femme, il était décidé : il reviendrait dans l’appartement où il avait passé son enfance, à Cracovie. C’est là qu’il découvrit que la joie avait disparue. Leon devint une boule d’amertume. Et il commença alors à me raconter sa vie […]

Il me raconta le mépris et la haine que lui vouait sa mère, Róża, Rose, que tout le monde appelait Różyczka, la Petite Rose, un vraiun monstre. Il me raconta l’amour qu’il avait pour son père, un bon vivant et homme à femmes, Stefan, ou plutôt Shmuel avant la guerre. Car avant la guerre ils avaient tous une autre vie, d’autres familles, d’autres enfants. Certains de leurs amis avaient d’autres noms et une autre religion. Après la guerre, les parents de Leon, comme beaucoup de parents juifs, décidèrent de ne rien dire à leur enfant. Lui, un enfant né en 1947, vivait inconscient de sa « juiveté », de ce qui s’était passé dans sa famille. C’était tout simple : il n’avait ni grands-parents, ni oncles, ni cousins, le passé n’existait pas. […]

À 22 ans, accusé d’être "membre d’une organisation subversive", il écopa deux ans de prison, dont une partie effectuée à l’hôpital psychiatrique, parmi les furieux. Il revint à l’université, car il n’avait en tête que deux choses, étudier la littérature polonaise et faire l’amour avant qu’on ne l’arrête de nouveau. Le reste de sa vie en Pologne fut sombre : un fils qu’il eut d’une relation brève avec une femme qu’il épousa tout de même ; une inscription sur une liste noire qui lui interdisait de pratiquer son métier à Cracovie ; un départ en Silésie ; […] à nouveau la prison, la pauvreté absolue. Enfin, le désespoir.

Il décida de quitter la Pologne le jour où l’une de ses étudiantes lui proposa que son père les « garde » à la ferme, comme on cachait les Juifs pendant l’Occupation. C’était comme s’il redevenait le Juif Éternel, lui, le Polonais, lui qui connaissait par cœur les grands écrivains polonais, lui le parfait lecteur de Bruno Schulz et de Witold Gombrowicz. Il partit pour la Suède, parce que aucun membre de sa maigre famille n’y vivait.

Trente ans après, il me raconte les bribes de ce qu’il connaît de la vie la Petite Rose, tous ses camps, le ghetto de Cracovie, Płaszów, Auschwitz, Birkenau… elle en a fait cinq en tout. Il me raconte le jour où, aux archives, où il était allé sans le dire à quiconque, il explosa en sanglots et décida de ne pas savoir.

Durant de longs mois, j’ai pris des notes, enregistré et transcris nos conversations. Je voudrais à présent consacrer le temps de cette résidence à la première écriture du texte. Et à trouver le ton approprié, c’est toujours extrêmement important. Ici peut-être plus que jamais.

Car il s’agit d’un texte consacré à un demi-frère, une belle âme en ruine, et, avec lui, à tous ceux qui ont connu le même sort, les Juifs polonais en exil.

Wojciech Nowicki



Le lieu de résidence

À Marseille, La Marelle dispose de deux appartements indépendants, l’un sur le site de la Friche la Belle de Mai, l’autre à proximité du Palais Longchamp.

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