Quand je raconte mes histoires, je n’arrive pas à envoyer ma voix, et parfois les personnes se rapprochent de plus en plus, et moi je m’éloigne, parce que je suis à l’intérieur. Accident d’équilibre / Forêt bleue

La première chose que je peux vous dire…

Aliona Gloukhova

Revue #93

Février 2022

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que pour voir la forêt, il faut fermer les yeux. On ne verra pas la forêt avec les yeux ouverts et vous n’y arriverez pas du premier coup, il faut apprendre. C’est comme la natation – la première chose que l’on fait – c’est de se mettre sur le dos et de se détendre, rester sans mouvement nous permet de flotter. Quand on s’arrête avec les yeux fermés et que notre corps se relâche – les arbres sous nos paupières commencent à bouger.

Accident d’équilibre / Forêt bleue

(mixage, fragments, travail en cours)

La première chose que je veux vous dire, c’est que pour voir la forêt, il faut fermer les yeux. On ne verra pas la forêt avec les yeux ouverts. Vous n’y arriverez pas du premier coup, il faut apprendre.

C’est comme la natation – la première chose que l’on fait – c’est de se mettre sur le dos et de se détendre, rester sans mouvement nous permet de flotter.

Mets-toi toute droite, me disait mon mari quand il était encore mon mari, incline-toi un peu, les bras en avant, et avance vite, tu pourras ainsi rattraper une vague.

Quand on s’arrête avec les yeux fermés et que notre corps se relâche – les arbres sous nos paupières commencent à bouger, mais parfois il faut s’entraîner pendant des semaines comme avec les vagues, et c’est ce que j’ai fait.

Ma forêt, je ne l’ai pas trouvée tout de suite.

Je sentais qu’il fallait chercher quelque chose dans cet espace où l’on éteint la lumière, où l’on ne dort pas encore, on permet à son corps de perdre sa concentration diurne.
Avec le temps, j’ai appris à voir des arbres séparés, un, puis un autre, à toucher la mousse.
Les rêves viennent après, mais c’est une autre histoire, on ne les explique pas, on les suit, se met dans leurs pas.

Ce n’est qu’un rêve de toute façon, m’a dit Mika un jour.
Qu’est ce qui n’est qu’un rêve de toute façon ? lui ai-je demandé.
Tout, m’a-t-il répondu.

Plaisantait-il ?

Parfois je lui parle dans ma tête, je ne prononce pas mes phrases jusqu’au bout, mais il va comprendre, même si je lui parle en russe, même si je lui parle sans mot, les mots sont secondaires.

Les yeux fermés, certains cherchent avec les mains, les tendent devant eux, tournent, ils évitent ainsi des obstacles. Parfois on peut sentir de petits tremblements dans le corps – des bancs de poissons se déplacent dans des mers lointaines. Mika m’a raconté que les pigeons ont des récepteurs magnétiques dans leur tête, ça leur permet de s’orienter. Je pense qu’il l’a lu dans un journal quelconque sans trop se soucier des sources.

Parfois j’essaie d’entendre avec les yeux fermés, sentir où j’ai envie d’aller.

Et les albatros, ils cherchent comment ?
m’a-t-il demandé comme si je pouvais avoir des réponses.

Quand quelqu’un te pose une question, il y a une obligation de répondre.
Surtout quand c’est Mika.

Mika cherche avec son plexus solaire.

Le mien est plus à gauche que chez les autres, il me l’a dit.

Certaines choses, il les invente.

Mika existe et à la fois, il n’existe pas, mais c’est comme nous tous, n’est-ce pas ?

Pourquoi tu es là ? était la première question qu’il m’a posée et je ne savais pas quoi dire.

Je cherchais avec mon corps tout entier, parce que je n’avais pas encore de noms pour ses diverses parties.

**

L’ai-je attrapée, cette vague : était-ce un glissement doux, ou de l’eau violente remplie de sable ?
Ce qui est sûr, c’est qu’un jour, j’ai failli chuter, mon corps s’est figé dans ce déplacement inattendu et je suis restée ainsi une douzaine de mois – inclinée et suspendue.

Vous avez oublié de respirer, m’a dit mon médecin généraliste.
Le secret, disait-elle, c’est de se balancer vers le futur.

Plus tard, dans cet espace où la lumière était éteinte, j’ai appris à changer l’ordre des événements, à changer leurs poids affectifs, à réparer le passé.

Quand on change le passé, on change le futur, tout le monde le sait.

Au sommaire

  • Textes inédits (extraits) : « Accident d’équilibre / Forêt bleue »
  • Bio-bibliographie
    • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
      • Un son, une musique ?
        Toquinho & Vinícius
      • Une journée type de l’écrivaine au travail ? 
        Chaotique et…
      • Une bonne résolution pour cette résidence ?
        Ne pas être sage
      • Un oloé* ?
        Plutôt un temps (très matinal) et un déplacement (pour secouer)
        * Oloé : « espace élastique où lire où écrire », mot créé par Anne Savelli dans son livre Des oloés (publie.net, 2020).

Édito

Aliona Gloukhova est romancière, elle mène également des projets textes/photos et vidéo, et propose des performances et ateliers. Son premier roman, Dans l’eau je suis chez moi (Verticales, 2018) est une enquête, une recherche par l’écriture et la fiction, sur un père, Youri, disparu mystérieusement dans le naufrage d’un voilier au large de la côte turque. De l’autre côté de la peau aussi a un versant autofictionnel : des personnages réels et des personnages fictifs se croisent, s’influencent, s’imprègnent. Ce roman construit comme une poupée russe emboîte des enquêtes les unes dans les autres.

Pour cette résidence à la Villa Deroze à La Ciotat, Aliona Gloukhova a un projet d’écriture aux titres de travail multiples et prolifiques. L’écriture de « Géométries désaccordées, Les Archives amoureuses ou Accident d’équilibre » est intuitive, expérimentale au sens premier du terme : une découverte par l’expérience, par le geste même de l’écriture. À La Marelle, nous sommes ravi·e·s d’assister à une partie de ce parcours, car nous défendons la résidence de création comme un espace d’expérimentation, de recherche, voire de tâtonnement.
Peut-être pensait-elle à la fameuse phrase de Nietzsche « Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante » quand elle nous décrit son projet comme « une autofiction qui se prend pour une théorie, une philosophie qui danse ». C’est un projet qui s’intéresse au lien, aux liens, amoureux, amicaux, futiles, solides, entre les humains, à la question du pourquoi, et à la question du corps.

Rien n’est certain, mais ce séjour à la Villa Deroze avec son calme, sa lumière et ses pins semble être un cadre favorable à la recherche, et le déplacement dans un endroit inconnu, le changement de contexte une condition parfois nécessaire à l’écriture.

Roxana Hashemi,
La Marelle, février 2022

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La « revue radiophonique », enregistrée en studio à Marseille, puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Transistor.

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