Elles sont là. Je les sens, les femmes de ma lignée, mes aïeules, mes chairs survivantes. J’ai longtemps senti des ombres autour de moi et des litanies terrifiantes habiter mes entrailles, je ne savais pas que c’était elles. Mais depuis que j’ai perdu l’Enfant, elles m’apparaissent la nuit.
Écrire la langue des silences

La première chose que je peux vous dire…

Maaï Youssef

Revue #92

Février 2022

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que le deuil est une histoire qui peut s’écrire en plein soleil.

Le jour / La nuit (extraits)

Le jour : vivre le deuil périnatal

En arrivant à La Marelle, je venais de terminer d’écrire l’essentiel de ma thèse de doctorat. Je manquais de force et m’étais promis de ne pas me faire violence dans l’écriture, de me maintenir dans un endroit de douceur et de plaisir, vaille que vaille. J’écris depuis des années sur des thématiques complexes et douloureuses, je sais les plumes qu’on y laisse et je savais, lors de mon entrée en résidence, que j’étais pâle comme un poulet sous vide dans le rayon d’un supermarché de seconde zone.

J’ai donc décidé de tenir un journal de bord, que j’ai partagé avec mon amie l’autrice Lucille Dupré et qui est diffusé dans la rubrique Carnets de résidences du site de La Marelle. Ce journal est le témoin d’une catharsis par l’écriture. J’y évoque la question du deuil périnatal. Au moment où j’écris ces lignes [07-02-2022], je commence tout juste à avoir le courage d’écrire dessus dans mon roman.

14-01-2022
…Depuis les grossesses arrêtées en 2020 et tout ce qu’elles ont charrié, il y a eu l’effondrement, longtemps. Est apparue aussi la sensation que de l’effondrement naîtrait une transformation. C’est arrivé très vite, l’intuition d’un troc mystérieux et impénétrable : morts contre renaissance. Mais la transformation, c’est long, pour ne pas dire interminable. Alors tu attends, dans un entre-deux inconfortable où espoir et désespoir se claquent régulièrement la bise. Je comprenais abasourdie que je ne serai plus jamais la même, que je ne serai plus jamais la Maaï d’avant, qui accueillait la grossesse dans une innocence gaie, et que je ne siégeais pas pour autant au syndicat des mères d’enfants ayant vécus. Un gouffre, un trou béant, noir. Le vide laissé par une identité qui n’existe pas, on ne nomme pas ces expériences-là. On est avant la maternité ou on est après la maternité. On n’est pas à côté, au milieu, en galère, pas intéressé.e.s. La multitude d’autres endroits qui constituent cette (non-)expérience, ça ne se dit pas, ça ne se montre pas.

 
Écrire la langue des silences

[Extrait du roman en cours d’écriture, la personne qui s’exprime est l’héroïne du roman.]

Elles sont là. Je les sens, les femmes de ma lignée, mes aïeules, mes chairs survivantes. J’ai longtemps senti des ombres autour de moi et des litanies terrifiantes habiter mes entrailles, je ne savais pas que c’était elles. Mais depuis que j’ai perdu l’Enfant, elles m’apparaissent la nuit.

Elles forment un cercle autour de moi et elles me fixent. Leurs visages sont recouverts de grands voiles noirs. Contestataires clandestines, muettes, elles tiennent des pancartes en carton dans leurs mains, qu’elles tendent vers moi, ostensiblement. Dessus, avec un sang dont je me demande si c’est le mien, il est écrit : « Parle ». Je leur crie de partir, j’exige qu’elles me laissent tranquille. Débrouillez-vous avec vos regrets, avec votre amertume, je ne vous appartiens pas, je n’ai rien à dire.

Je veux qu’elles cessent de m’entraver. Mais, elles ne bougent pas, ne sourcillent pas, leurs grands yeux sombres rivés sur moi. L’une d’elle, dont le regard est enfoui sous des rides bleues comme des veines, tient mon Enfant dans ses bras. Je me rue sur elle pour le lui arracher. Ils disparaissent l’un et l’autre. Mais d’autres femmes apparaissent, toujours plus de femmes, qui me brandissent au visage la même pancarte : « Parle, parle la langue des silences ». Je les sens qui me chuchotent : « N’essaie jamais de nous oublier, de nous renier ou de nous faire la guerre, tu perdras. Tu perdras pour la simple et bonne raison que nous étions là avant toi. C’est une injustice immense que nous t’avons léguée avec la vie. » Plus les nuits passent, plus il est clair qu’elles gardent l’Enfant en otage pour me forcer à parler de notre histoire, et plus je les déteste.

Je résiste à ces monstres cachés sous mes paupières, à leurs menaces.
Pieds et poings liés, je crie, je crache. Elles restent.

Au bout d’un certain temps, je m’habitue à leur présence. Mon Enfant est calme dans les bras de la vieille matriarche. Ensemble, ils ne me quittent pas des yeux, impassibles. Ils attendent quelque chose, quelqu’un. Les contestataires silencieuses ne m’effraient plus. Je n’ai plus la force d’avoir peur, mon désespoir m’ordonne de faire tout ce qu’elles exigent pour qu’elles me rendent l’Enfant. Je décide de comprendre qui elles sont, ce qu’elles attendent de moi. Je défriche les forêts vierges de leurs murmures, je traque les indices qu’elles mettent sur ma route, car elles ne savent pas parler, mais elles savent semer. Je finis par m’apercevoir qu’elles déposent sur mes pas des rebuts, des énigmes et des charades : trouve comment parler en silence, comment hurler sans bruit. Écrire. Voilà ce qu’elles attendent de moi.
Il faut que j’écrive, que je parle à ma manière cette langue des silences tapie en moi.

Nerveusement, j’écris des fragments, j’écris des urgences. J’écris depuis les rives de ma mémoire trouée, celle qui permet de jongler entre la mélancolie et la fureur de vivre. J’écris pour me dérober. J’écris en pensées, je griffonne des lignes et des lignes de mots sur la feuille de mon cerveau. Je rature, reprends, modifie des brouillons immatériels et invisibles comme notre histoire. J’écris de ma vie itinérante, dans les cafés de grandes villes, Berlin, Venise, Paris, Marseille ou Lille. J’aime ces lieux où il fait bon être seule pour dessiner les contours des fantômes qui errent en moi. J’écris depuis les terres lointaines de ma démence. J’écris et le vacarme dans mon ventre cesse. Je parle à l’Enfant, je lui répète doucement « Ne t’inquiète pas mon bébé, maman arrive ». Je pense, rageuse : maman crèvera les yeux de la vieille folle qui t’arrache à elle.

Nous sommes face à face, la vieille et moi, les femmes en noir et moi. Elles me tiennent en joue avec un ordre, juste cet ordre : « Parle ». Je n’ai pas besoin de voir leurs visages pour savoir que je les connais.

J’écris depuis les quais reculés des ports où je me calfeutre. Je regarde ces bateaux qui depuis si longtemps ont mené les miens aux quatre coins du globe. Comme mes grands- mères qui pleuraient les disparus en mer, je déambule, ivre, louve mi-vivante et mi-morte. Je me fais procession pour l’Enfant que ces femmes m’ont volé. Je les traque autant qu’elles me poursuivent. J’écris des îles du Pacifique, celles qui portent le nom de Java, Bornéo et qui comme Célèbes ont la forme d’un chat. Je traîne mes coquarts, ma hanche droite s’est mise à grincer, des traces de sang collent encore dans les fissures de mes talons secs, je suis prête à en découdre.

J’écris pour désobéir, j’écris et je mens.
J’écris pour défaire le sort qui m’a été jeté.
J’écris pour l’Enfant.

Je ne sais pas où je vais.

Au sommaire

  • Textes inédits (extraits) : journal / roman en cours / correspondance avec Lucille Dupré
  • Bio-bibliographie
    • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
      • Un son, une musique ?
        « Ya Weldi » de Soraya Ksontini.
      • Un auteur fétiche ?
        Mia Couto
      • Un coup de cœur artistique ?
        Etel Adnan

Édito

Maaï Youssef est chercheuse en sociologie politique. Empruntant les méthodes ethnographiques, elle interroge les violences politiques, la contestation, l’autoritarisme, l’exil et la fraternité par le prisme des Révolutions arabes. Au cours de terrains en Égypte, au Soudan, en Turquie et en Irak, Maaï Youssef « fait ses armes » : elle apprend à observer, écouter, analyser, documenter et écrire. « Cohabiter avec l’intime de la guerre civile, de l’arbitraire, de la mémoire et de la survie emmène mon besoin et mon désir d’écrire sur d’autres chemins que ceux de l’écriture académique, écriture parfois clinique et cadenassée par les règles de la scientificité. » Elle travaille alors à décloisonner les formes d’expression et explore d’autres écritures : visuelle, poétique, théâtrale... Dans le même temps, elle aiguise son engagement féministe et sa pensée critique.

Maaï Youssef entame début 2020 un texte sur le triomphe de la maternité, comme un legs à l’enfant à venir. Mais deux fausses couches bouleversent tout, et l’obligent à accepter que le deuil investisse l’écriture de ce texte. Au-delà de l’entreprise psychanalytique, voire cathartique, il s’agira de dire, pour toutes les femmes et les sœurs, les silences qui entourent la perte périnatale.

Nous espérons que cette résidence d’écriture, dans la douceur de la Villa Deroze à La Ciotat, sera un temps d’exploration riche pour Maaï Youssef. En janvier 2022, elle a lu devant le public marseillais un extrait de ce texte en cours d’écriture. Nous avons assisté avec émotion à cette première fois pour Maaï Youssef : première lecture devant un public, premier dévoilement. Dans ce moment, l’ambition de La Marelle a été récompensée : aider un·e artiste à être à son exact endroit, accompagner la naissance d’une écriture et lui permettre d’être portée à voix haute.

Fanny Pomarède,
directrice de La Marelle, février 2022

La revue radiophonique


La « revue radiophonique », enregistrée en studio à Marseille, puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Transistor.

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Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

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