Toute la nation se suspend
à la rumeur enflant les bouches
les souffrances de la jeune femme émeuvent
les lèvres gonflent, les poitrines se gorgent de honte
la mort du gouverneur laisse tous
indifférents

Vos filles sont des icônes

La première chose que je peux vous dire…

Marina Skalova

Revue #80

Août 2021

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire je l’ai écrite dans mon carnet avant d’arriver : « Je pars à Marseille comme on part pour la liberté ».

Extrait : « Vos filles sont des icônes », texte inédit

1.

Tuer le gouverneur Loujenovskiy
La flèche d’un désir déterminé
sous les battements de pouls

Plusieurs jours durant,
elle traque sa cible
elle connaît l’heure de ses repas,
sa façon d’éructer en sortant de table
Les gardes bâillent, personne
ne l’aperçoit ne la voit aller-venir
Une jeune fille de bonne famille porte
sa robe des grandes occasions
État de tension extrême
corps sans repas ni sommeil
oscillant de l’angoisse à l’exaltation
Nerfs acérés comme la corde d’un arc.

 

2.

Elle ne se signe pas ne fume pas,
la main dans son sac elle le sort de son drap,
l’agrippe fermement, chaleur du canon enserrée
entre ses doigts, peau à peau entre pores et acier, elle
la brandit la dresse droit érection horizontale elle tire
une première fois dans les côtes
d’un corps solide assuré de sa puissance
un corps sûr de ses droits chancelle et encore deux balles
dans la poitrine tombe à terre le corps est
par terre
et deux balles encore
au creux de l’oreille
Les nerfs ont une inflammation les nerfs sont des fils
électriques enchevêtrés branchages se touchant étincelles
oranges les nerfs sont dégrafés les fils pendent sous la peau
leurs frottements grincent stridents elle court sur le perron elle s’écrie :
« Je l’ai tué »
ou peut-être :
« Fusillez-moi ».

Au sommaire

  • Texte inédit « Vos filles sont des icônes »
  • Bio-bibliographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un son ou une musique ?
      « Astronaut » d’Amanda Palmer
    • Un toc de langage ?
      « Ce train est parti », une expression russe
    • Un a priori sur Marseille ?
      Que les poètes y étaient arrogants !
    • Un coup de cœur artistique ?
      La poétesse russe Galina Rymbu.
    • Une journée type de l’écrivaine au travail ?
      La journée type est une fiction. Elle n’existe qu’en résidence.

Édito

Marina Skalova, autrice multiforme, mène toujours plusieurs projets de front. Dans son univers pluriel se mêlent les formes (elle est dramaturge, romancière, poète et traductrice) et les langues (le russe, l’allemand, le français).

Concernée au premier plan par la question des migrations et des violences qui hélas s’y adjoignent – il faut lire ses livres précédents Silences d’exils et Exploration du flux – elle cherche comment briser le silence, comment faire pour se réapproprier un corps et une identité, et ce d’abord dans la langue et les mots. C’est d’ailleurs à partir de sa « première » langue, le russe, qu’elle tente de composer, pendant sa résidence à La Marelle, une forme de poésie documentaire consacrée aux corps des femmes et aux violences qui les traversent. « Je m’intéresse particulièrement à la façon dont les structures patriarcales imprègnent la langue russe et façonnent ses structures de pensée. Un proverbe russe dit : S’il cogne, c’est qu’il aime. C’est à ce type de phrases entendues depuis l’enfance que mon texte veut s’attaquer. »

Le texte qu’elle nous offre dans cette revue en témoigne. Mais elle ne se contentera pas de regarder du côté de la Russie, même si la culture y est particulièrement machiste : elle sait que « les expériences où la violence est d’abord éprouvée dans la langue puis dans le corps, ont déjà été vécues par la plupart des femmes », partout dans le monde. D’autres projets la traversent durant cette période à Marseille, qui vont, peut-être, s’inscrire dans son écriture, dont la narration se fait le plus souvent par fragments. Marina Skalova avance en nouant et en dénouant chaque texte en cours, acceptant d’être détournée, d’être déplacée...

Une écriture tout en tension et en résonances, qui, nous l’espérons, va trouver dans l’espace-temps de cette résidence de quoi se dérouler selon son propre rythme.

Pascal Jourdana
directeur artistique de La Marelle,
août 2021

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Renseignements techniques

Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

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