Si vous allez au bord de la mer, beaucoup de femmes voudront vous raconter leur histoire. Quelques-unes y sont entrées, dans cette mer, et sont arrivées de l’autre côté. D’autres voudraient y entrer. D’autres encore attendent qui le fils parti depuis quelques jours, qui le frère, qui l’être cher.

La première chose que je peux vous dire…

Ubah Cristina Ali Farah

Revue #47

Octobre 2019

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que je descends le boulevard Longchamp, le vent me pousse en avant de sa main invisible, quand voilà que s’envole tout à coup une myriade de cartes postales, comme une explosion de fleurs. Un homme, les moustaches retroussées et un sarong jusqu’au-dessus du genou, se précipite en tentant désespérément de les retenir. C’est l’artiste qui les a dessinées. On est une petite dizaine à se démener pour l’aider, on récupère les précieux petits papiers au milieu des quais du tramway.

Extrait de « Un sambouk traverse la mer »

Le bruit de l’océan, son fracas, est le leitmotiv de mon enfance.
L’océan bouillonnait comme du plomb en fusion et pouvait vous déformer le cœur. Dans le sable, vos pieds devenaient des racines d’eau et d’iode, vos os poussaient comme en silice et en sel. Mon océan à moi était une nappe de coquillages rouges et d’éponges imbibées, une cavité secrète de méduses et de dollars de mer. Après 1991, la guerre et l’exil, Mogadiscio est devenue pour moi une ville dont je ne me rappelle plus les rues, une ville pleine de lumières aveuglantes et de murs percés. Pendant longtemps, je n’ai pas vu la mer. La première fois, ça a été à Sabaudia, au sud de Rome. Il y en a qui rigolaient parce que je croyais que la marée allait monter en quelques heures. Ne mettez pas votre drap de plage près de l’eau, sinon la mer va l’emporter.
Les vagues en Italie, on me disait, ne dévorent pas tout.
La mer, en Italie, ne se retire pas non plus.

Il faut la traverser pour accéder à la forteresse, il faut traverser la mer médiane, entre les terres, la mer Méditerranée, la mer blanche pour les Arabes.
Ils sont nombreux à affronter la mer blanche. Mais sur nos côtes, à la corne de l’Afrique, avant la mer blanche, il y a toujours quelqu’un qui brave l’océan sur un sambouk. Qui veut savoir si c’est vraiment nécessaire d’arriver si loin.

Si vous allez au bord de la mer, beaucoup de femmes voudront vous raconter leur histoire. Quelques-unes y sont entrées, dans cette mer, et sont arrivées de l’autre côté. D’autres voudraient y entrer. D’autres encore attendent qui le fils parti depuis quelques jours, qui le frère, qui l’être cher. Elles regardent l’horizon et montrent aux baigneurs les voiles ou les bateaux à moteurs de passage. Elles veulent savoir combien ils peuvent mesurer, combien les cales et les ponts peuvent contenir de fils, d’êtres chers, de frères.
Une femme agite les bras, les lève au vent et rit. Elle s’appelle Dahabo et une amie se tient près d’elle, on dit qu’elles sont inséparables.
Elles ont coulé ensemble et n’entreront plus jamais dans la mer.
Le sambouk était si chargé et il y avait du monde, tous bien habillés, pleins d’or. Dahabo les connaissait et leur avait dit de s’habiller légèrement. L’embarcation a chaviré tout près de la côte, tous criaient les noms des autres, saisissant ce qu’ils pouvaient pour garder la tête hors de l’eau. Elle s’est éloignée dans le noir, parce qu’elle sait nager elle, elle est née à Baidoa, c’est même dans le fleuve qu’elle a appris à nager. Elle s’est éloignée car les gens qui se noient entraînent avec eux tout ce qu’ils trouvent, ne serait-ce que pour respirer une minute de plus. Il faisait nuit et elle entendait des voix qui l’appelaient par son nom. L’une d’entre elles était assez près, c’était l’amie dont elle n’était pas si proche à l’époque, elle l’appelait, Aide-moi, ne me laisse pas mourir. Dahabo s’accrochait à un rocher et elle a dit, je vais t’aider, mais promets-moi de ne pas me faire couler, puis elle s’est jetée à l’eau pour lui montrer le chemin. Son amie l’a suivie à la nage et ensemble, elles ont attendu que des vagues favorables les poussent jusqu’aux rochers. Passé un certain temps où elles sont restées étendues de tout leur long, transies de froid, les bateaux de patrouille sont arrivés pleins feux et, voyant qu’elles étaient trempées et tremblantes, ils leur ont demandé d’enlever leurs vêtements.

Alors, raconte Dahabo en tenant ses mains en coupe sur sa poitrine, la honte l’a assaillie car elle avait oublié de mettre un soutien- gorge avant de partir. Ses seins ne sont plus ceux d’une jeune fille et voilà que Dahabo se retrouvait la poitrine nue, sans soutien-gorge, devant les bateaux de patrouille. Alors, répète-t-elle tout en tenant ses mains sur sa poitrine, elle dit toujours à toutes les femmes de ne jamais oublier de mettre un soutien-gorge avant de partir.

Traduction de Florence Courriol

Au sommaire

  • Textes inédits : « Un sambouk traverse la mer »
  • Bio-bliobiographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un son, une musique ?
      « Hearmy train a coming », de Jimi Hendrix.
    • Une journée type de l’écrivain au travail ?
      Pour moi, écrire est une activité absolue.
    • Un toc de langage ?
      La manière dont on exprime l’idée de voyage dans la langue somali.
    • Une bonne résolution pour cette résidence à La Marelle ?
      Des objectifs très ambitieux, car je suis quelqu’un qui travaille très bien sous pression !

Édito

Les hasards du calendrier de La Marelle sont parfois heureux ! Ainsi la résidence de l’Italo-Somalienne Ubah Cristina Ali Farah a côtoyé celle de l’Italien Roberto Ferrucci, et a été précédée par celle du Franco-Djiboutien Abdourahman Waberi. Corne de l’Afrique et péninsule italienne se sont donc retrouvées à Marseille à travers des projets d’écriture différents, qui, discrètement, tissaient cependant des fils entre eux.

Ubah Cristina Ali Farah souhaite écrire ici un roman qui prend pour point de départ un récit intitulé Dardaaran : testament d’un nomade revenu des mers. Issa y « transmet » sa vie. Né vers 1917 à la frontière de l’Éthiopie et de l’actuelle Somalie, il quitte à huit ans son camp de nomades pour Djibouti, alors colonie française, et s’embarque comme manœuvre sur les paquebots français, pour finalement s’installer à Marseille au début des années 1950.

Dardaaran (qui signifie « testament » en somali) offre une image de la vivacité culturelle de Marseille quand elle était un point d’entrée en France pour d’innombrables migrants. Mais si ce projet d’écriture rejoint la terrible actualité des naufrages en Méditerranée et les débats sur la « question » de l’accueil, c’est surtout, pour Ubah Cristina Ali Farah, une manière de repenser le mouvement du voyage. Percevoir le désert et la mer comme des espaces symboliques, des horizons d’exploration traversés par d’innombrables trajectoires, c’est parler autrement de ces hommes et femmes qui sont, dit-elle, « des montreurs de chemins »...

Finalement, le hasard n’y est peut-être pour rien, puisqu’après tout, c’est bien ce qui se passe dans un lieu de résidence : on y accueille de nombreuses trajectoires. Lignes de vie, lignes d’écriture, très souvent, se croisent et se nourrissent mutuellement. Comment imaginer le monde autrement ?

Pascal Jourdana
directeur artistique de La Marelle, octobre 2019

La revue radiophonique

La « revue radiophonique », enregistrée en public à la librairie Maupetit, Marseille, puis diffusée sur les ondes de Radio Grenouille et en podcast sur la plateforme Ausha.

Informations

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Cette revue est disponible dans sa version papier ou en ligne, au format .pdf téléchargeable.

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