J’ai marché. Je ne savais plus ce que je voyais. Je décryptais tout autrement. La ville, quelle qu’elle soit, devenait une place à atteindre, un refuge, la possibilité d’un instant de pause ou, au contraire, le lieu du rejet perpétuel.

Livre numérique

Anne Savelli

Anamarseilles

Récit

 

Novembre 2015

Se distordre pour mieux se retrouver

Être seul(e). Marcher dans une ville qui nous est étrangère, familière, les deux. Se trouver des points de repères, revenir sur ses pas, tracer des boucles, inventer des itinéraires. Se parler à voix haute pour se rassurer, peut-être, tester quelques limites. Dialoguer avec les façades, un pont, un château d’eau. Croiser du monde, suivre des rues désertes. Ne pas savoir que faire de soi, de son corps qui avance. Se sentir traversé(e) – guidé(e) ? – par des mots, des phrases venus de livres, de plans, de lettres, de panneaux d’affichage… Par tout ce qui semble savoir où se rendre mieux que nous, ne cesse de nous le dire.
Tout cela, est-ce la même chose pour l’auteur et son avatar ?

D’un côté, Dita Kepler, être virtuel capable de voler, de planer, de se transformer à volonté. De l’autre, un je qui ne possède aucun de ces pouvoirs mais peut faire chuter le personnage où bon lui semble. Ici, pour l’une comme pour l’autre, il s’agit d’arpenter Marseille. Technique d’approche : l’anamorphose. Ou comment se distordre pour mieux se retrouver.

Anne Savelli était en résidence en mai et juin 2012 pour l’écriture de ce texte.
Cette résidence fut aussi l’occasion de préparer un autre livre coécrit avec Pierre Ménard,et publié par la suite aux éditions de La Marelle : Laisse venir.

Extrait

J’ai fermé la maison et je suis partie dans les rues sans faire de Marseille autre chose que ce que j’en voyais, sans la transformer à mon tour. Dans la Friche, silencieuse à cette heure, un piano à l’air libre servait de réceptacle aux petits mots des noctambules, messages, propositions de rendez-vous coincés entre deux touches. En face, un grand fauteuil, demi-cercle d’osier avec coussin moelleux invitait à lire ou à fermer les yeux bercé par les trains tout proches, TER TGV glissant de temps à autre derrière une rangée de barbelés. Juste à côté, trois cheminées de paquebots, rouges et noires, factices, conduisaient le regard jusqu’à Notre-Dame de la Garde. Un peu partout, amoncelés, des meubles, des planches, des gravats et au sol des éclats de verre ; une baignoire pleine d’eau, de lierre, de pierres ; des bancs, des tables, des cabanes, des parcelles de jardin sauvage ; des branches tordues, des tuyaux, de fausses fenêtres, des bâches ; des coquelicots : tout cela au repos, attendant le promeneur, délivré du sens qu’il pourrait y mettre.

J’aurais pu rester là, m’asseoir, commencer d’osciller entre la mer, le train, la ville, la solitude et l’écriture possibles. J’aurais pu me demander s’il valait mieux les galets et l’ombre du pont de chemin de fer sous lequel s’allonger — et dans ce cas fallait-il emporter un parasol ? — ou refuser l’idée d’une balade dans les calanques à quelques stations de là et rester sur la terrasse de La Marelle, totalement immobile devant une table vide, sans plus songer à traverser la Friche.

Qu’est-ce que j’aurais écrit, alors ? Peut-être qu’il n’était pas encore neuf heures, que je venais de déplacer une table et un fauteuil pour voir les trains arriver. Que tout était d’un calme olympien — tant pis, j’aurais laissé cet adjectif qui ne me correspondait pas. J’aurais noté qu’on n’entendait jamais ou presque de voiture. Plutôt un coucou, une colombe. J’aurais sans doute évoqué mes lectures, mais oui bien sûr, on ne se refait pas. Tout cela en silence, en secret presque, par peur d’être illégitime dans cette vie rêvée. La terrasse vue alors comme un lieu mouvant et fragile. Une île.

Mais non. J’ai longé les rails, pensé à Robert McLiam Wilson passé par ici quelque temps plus tôt et qui a, paraît-il, écrit sur les soupirs des trains. J’ai quitté la Friche, pris un tunnel sous lequel les voitures fonçaient, traversé un carrefour entièrement fait de trous, de trottoirs fissurés liés par une dentelle orange de plastique. Je suis montée, descendue, remontée, croisant les studios de Plus belle la vie et les cars pour Aix-en-Provence. Sur les façades se succédaient par séries de trois les fenêtres aux persiennes pâles dont j’aime l’élégance, l’étroitesse. Je me suis arrêtée devant des graffitis, ai remarqué les affiches électorales où des candidates sur des listes opposées avaient l’air de jumelles.

À la gare, en haut du grand escalier j’ai pensé à Jacques Demy et à Yves Montand, bien sûr, me disant comme à chaque fois que la scène dansée de Trois places pour le 26 a beaucoup vieilli. J’ai regardé le paysage, mi-ville mi-ciel, revu les premières minutes du film : qu’est-ce qui ne fonctionne pas ? La chorégraphie ? Les boîtes à rythmes de Michel Legrand ? Les costumes, les coiffures ? Tout cela, oui mais encore ? Pourquoi l’esthétique de l’époque, celle des années 80, me paraît toujours plus datée que celle des années 60 (Parapluies, Demoiselles) ? Est-ce que cette perception, ce décalage auront encore évolué dans quinze, dans vingt ans ?

L’autrice en bref

Anne Savelli est née à Paris en 1967, ville où elle vit toujours. Elle a notamment publié Décor Daguerre (L’Attente, 2017), Franck (Stock, 2010), Décor Lafayette (Inculte, 2013) et Île ronde – déchirure / tempête, variation pour Dita Kepler (éditions Joca Seria, 2014). Elle fait partie du collectif L’air Nu.

Prolongement

À découvrir aussi : "Anamarseilles", une lecture intégrale du texte par l’autrice [bientôt !]

Informations

Renseignements techniques

  • Matériel recommandé
    Tous supports et dispositifs
  • Logiciel recommandé
    iBooks
  • Lecture possible sur liseuse
    Oui
  • Meilleure confort de lecture
    Sur tablette (meilleure navigation)
Anne Savelli
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