Être ou ne pas être Corse, telle est la question posée dans cet objet littéraire pluriel – comme peut l’être la définition d’une identité.

Made in La Marelle

Laure Limongi

Ton cœur a la forme d’une île

Grasset, octobre 2021

Description de l’éditeur

« Ce sentiment d’appartenance comme un joyau et une blessure, de celles qui viennent de loin. De générations humiliées, de populations déplacées, massacrées. Je suis corse, sò corsa, je le clame, je le chante, je le soupire. Je le porte en étendard, en œillères, parfois, en mot d’amour, toujours. C’est ce qui me constitue, ma colonne vertébrale, ne faisant pas l’économie des clichés : brune, petit format, traits à la serpe, yeux noirs, souvent vêtue de noir, caractère trempé. Quelle est la part de la génétique et celle de l’effort à coller à l’image du mythe ? »

Être ou ne pas être Corse, telle est la question posée dans cet objet littéraire pluriel – comme peut l’être la définition d’une identité. Après On ne peut pas tenir la mer entre ses mains, Laure Limongi aborde son lien avec cette île à la culture si singulière, en mêlant histoire, entretiens, fiction et passages autobiographiques.

Enquêtes personnelle et collective se superposent pour illustrer le ressenti des Corses insulaires et de ceux de la diaspora quant à leurs racines, leur langue, leur culture, leur perception des poncifs sur l’île : ils sont à double tranchant, entre le rejet méprisant des insulaires tenant d’une forme de racisme et la fascination pour un ailleurs si proche et sa beauté sauvage, ainsi transformé en exclusif lieu de loisirs. Revenant sur l’histoire contemporaine, Laure Limongi explique la constitution du stéréotype du Corse fraudeur et violent après la Seconde Guerre mondiale, sur fond de désastre écologique, de bouleversements politiques et de revendications sociales. Et l’on retrouve Laví Benedetti, personnage fort en gueule et attachant du précédent livre, On ne peut pas tenir la mer entre ses mains, dont le destin est ici éclairé par les dérives des combats de son époque.

Source : Grasset

Extrait

L’année dernière, je décide de franchir un tabou en allant fouiller du côté de mes origines génétiques. Mon père est corse mais il y a beaucoup de flou du côté de ma mère, mes grands-parents étaient des enfants abandonnés sur la côte méditerranéenne de l’hexagone. Tout est donc possible. Je me demande comment je vais réagir si je découvre que je suis beaucoup moins corse que je le crois… En même temps, la génétique, qu’est-ce que ça veut dire ? Ma mère, mon frère, qui ne sont pas nés en Corse, n’ont sans doute pas de sang corse mais y ont vécu, souffert, été heureux, aimé – l’île de son grand amour pour l’une, de son adolescence pour l’autre –, qui pourrait leur dire qu’ils ne le sont pas en lisant des résultats d’analyse ? Ma mère savait retrouver son chemin dans le maquis de Castagniccia – alors que je me perdrais presque à Paris où je vis depuis vingt-cinq ans – et mon frère parle mieux corse que moi… Et puis à quoi cela sert-il de tâcher de remonter quelques barreaux de l’échelle généalogique… notre berceau à tous, c’est l’Afrique. La suite de l’histoire prouve bien l’arbitraire des frontières. Je passe les quelques semaines de suspense à m’inventer des hypothèses d’ascendances. Il y a du trac. Je n’arrive pas à anticiper la façon dont je vais recevoir les résultats – ma tendance au contrôle tourne en roue libre. C’est épuisant cette propension à embrayer sur des fictions tout le temps, à la faveur du moindre détail : des personnages s’engagent dans des destins plus ou moins caricaturaux, archétypiques, si au moins j’en faisais des livres plus souvent. Au lieu de ça, je me perds dans le labyrinthe de mon esprit. Toujours cette image de sentiers qui bifurquent et m’obsède. La clairvoyance de Borges. À chaque instant, j’ai conscience des fourches qui se dessinent devant moi. Je me sens glisser sur un chemin, plus ou moins consciemment choisi, en jetant un regard un peu nostalgique vers l’autre, les autres, que je n’emprunterai pas. Le sort en est jeté et je sens fourmiller les possibles dans l’infinité des univers parallèles, ils hantent une part de mon imaginaire mais ne seront jamais incarnés.

Au bout de quelques semaines, le verdict tombe : je suis, de ce point de vue comptable, aux trois quarts corse et italienne – de Campanie, des Pouilles, de Calabre, de Lombardie, de Vénétie et de Sardaigne. Le reste se compose de sud-est de la France, d’Occitanie, de Balkans, de vestiges d’incursions vickings et d’origine juive ashkénaze. Je me demande comment on peut calculer l’origine génétique d’une population qui se déplace mais j’accueille cette surprise avec joie : je vais pouvoir dire à ma grand-mère paternelle, antisémite, que je suis juive, et donc que peut-être, elle aussi… C’est puéril mais je ne m’interdis aucun plaisir. Pas de traces d’origines asiatiques, je suis un peu déçue – mais cela ne veut pas dire qu’elles n’existent pas : tout cela n’est qu’interprétation en fonction d’un panel existant. Après tout, les Vietnamiens du 13e ont reconnu mes traits et m’ont adoptée à mon arrivée dans la capitale ; n’est-ce pas l’essentiel, que je me sois aussi sentie chez moi aux Olympiades, le ciel qui s’offrait depuis le 34e étage de la tour où j’habitais résonnant avec la mer de mon enfance ? que le feu de la Corse soit aussi celui du Dragon ? Mon sang se lit comme un livre, une fiction qu’on montre sous telle ou telle couleur en fonction de l’idéologie, du contexte. L’interprétation de mon sang est donc potentiellement dangereuse et manipulable. J’interroge mes réactions : stupéfaite du taux massif qui m’ancre à mon territoire – que je n’habite d’ailleurs plus la majeure partie du temps –, déçue de ne pas être plus asiatique et arabe, émue de l’héritage ashkénaze. Un ami féru de génétique me fait remarquer que les ascendances magrébines sont sans doute déjà inclues dans mes origines d’Europe du Sud, sans être détaillées. Les lignées sont mêlées depuis si longtemps. C’est pernicieux ces chiffres, comme s’ils nous résumaient, l’infographie avec des cercles de couleur est violente : elle met des gens dedans et des gens dehors. J’y échappe très largement par ma vie, mes choix, mes accointances. Mais que se passe-t-il si on ne peut pas penser tout cela ? faire la part des choses ? En ces temps de montée des nationalismes ? Un peu comme dans le film Blow-Up dans lequel la quête du détail égare, tout cela ne dit rien. Et certainement pas quelque chose de l’ordre de l’identité.

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