Je suis Olympe. Les dieux vivent en mon sein. J’ai vu. Je suis vue. Je vois.
Je suis inoffensive. Vulnérable.
Je suis puissante. Désirée et crainte. Ignorée et libre.
J’arpente des paysages.
Je traverse, m’en imprègne et m’y dissous.

Emprunts de Sorcière

La première chose que je peux vous dire…

Lucile Olympe Haute

Revue #73

Novembre 2020

La première chose que je peux vous dire…

La première chose que je peux vous dire c’est que que j’ai vu la sorcière. Nue sur le dos d’un cerf de bronze à Bergen, je l’ai vue. Dans le désert minéral des Hautes Pyrénées et en forêt des Terres Froides, je l’ai vue arpenter le paysage, coiffée d’une structure géométrique. Vieille, lente sous nippes et loques, je l’ai vue disparaître dans la brume. Je l’ai vue piétiner sur des roches grises léchées par l’océan Pacifique et ne pas oser se mouiller. Je l’ai vue jouer avec le feu dans les Cévennes. Je l’ai vue, je l’ai incarnée. Je voudrais vous la montrer maintenant.

Extrait de « Emprunts de Sorcière »

Il a suffi
d’un nœud dans le temps 
puis le monde a changé
puis la mémoire a disparu
puis on n’a plus pu comprendre la vie ni en avant, ni en arrière *

Considérant que nous sommes tous des êtres à la fois corporels, biologiques, incarnés, mais aussi : des êtres relationnels, des êtres informationnels, des êtres aux extensions digitales ;

Considérant que nous vivons dans un monde physique, technique, numérique, simultanément ;

Considérant que nous sommes plus que la somme de nos apparences, plus que la somme des imaginaires qui nous ont produit et que nous produisons, plus que les fruits des scenarii mis en puissance dans nos dispositifs de vie quotidienne, plus que tout ceci et, simultanément, tout ceci aussi ;

Postulant que les imaginaires qui nous travaillent, nous traversent et constituent notre culture, ont des racines antiques, subissent des variations en traversant les époques et survivent à travers nous ;

Postulant que nos appareillages techniques contemporains puissent être considérés comme des matérialisations récentes de véhicules et de méthodes ancestrales visant à rendre perceptible la porosité des mondes — le nôtre, celui des Dieux auxquels nous ne croyons plus, celui des entités magiques, fictionnelles que nous créons ;

Considérant enfin, que les images précèdent les mots, que, se détachant de la genèse de leur production, les images ne re-présentent pas quelque chose de préexistant, mais qu’elles rendent présent et font exister.

Considérant cette puissance magique des images, cette capacité à être quelque chose et simultanément, à ne pas être une autre chose que pourtant elles rendent présente à travers elles, que pourtant, elles montrent ;

Prenant position du côté du performatif, qui dit pour faire exister, plutôt que de l’ontologique, qui dit pour faire connaître ;

Prenant le parti des images à produire par le regard, des images qui ne traduisent rien, des images toujours déjà-là — et donc, jamais vraiment ici ni maintenant ;

Il s’agit de vous faire le récit de quelques surgissements d’égrégores, de quelques symbioses entitaires, énergétiques, fugitives, permises et observées, chacune, par le concours d’outils numériques.

Il s’agit de relater ce qui a eu lieu, de vous faire le récit de la succession des gestes, de vous montrer ces images où insistent les survivances des archétypes que nous avons convoqués.

Faire des gestes, dire des mots, manipuler des objets.
Commencer.
Ça commence.
Ça évolue, se développe, se termine. Terminer.

Il n’y a pas d’alternative dans l’efficacité du rituel.
Mais s’agit-il d’un rituel ? S’agit-il d’un ensemble d’actions réalisées par un ensemble de personnes dans le but de transformer un élément du monde ?
Que veulent-elles transformer ? Qui ? Que sont-elles en train de convoquer ?

Elles veulent. Ne savent pas quoi.
Disent les mots. Ça marche ou pas.
Les mêmes mots, toujours déjà-dits.
Les mêmes gestes, toujours déjà-faits.

Et voici peut-être les sorcières, les déesses, les esprits, les vampires et les fantômes.

 

* Citation en italique extraite de : Rosmarie Waldrop, Clef pour comprendre la langue de l’Amérique, traduction de Paol Keineg, Genève, Héros-Limite, 2013.

Au sommaire

  • Texte inédit : « Emprunts de Sorcière »
  • Bio-bibliographie
  • Le questionnaire ludique ! [extraits des réponses]
    • Un coup de cœur artistique ? 
      « Clef pour comprendre la langue de l’Amérique » de Rosmarie Waldrop.
    • Un a priori sur Marseille ?
      Le Tarot.
    • Un oloé * ? Le train. Et plutôt un moment qu’un lieu.
      * Oloé : « espace élastique où lire où écrire », mot créé par Anne Savelli.

Édito

Depuis quelques années, les activités d’Alphabetville et de La Marelle croisent celles de Lucile Olympe Haute, en diverses circonstances, en divers lieux, donnant lieu à des complicités. Lucile Haute a une activité de recherche et de création. Elle enseigne, elle écrit, elle performe, elle code, elle édite... La technologie numérique est au croisement de ses pratiques. La théorie et la critique, la fiction et l’imaginaire, sont au croisement de son écriture. Présence et absence, survivance et actualisation, composent des situations singulières et génèrent des dispositifs inédits, toujours investis et incarnés.

De cette ancestrale, originaire, figure (la sorcière et ses symboles) qu’elle vient délivrer à Marseille, à la poétique qu’elle fait surgir du numérique, n’est-ce pas la concrétisation la plus souhaitée et attendue, autant qu’inattendue et rare, que La Marelle et Alphabetville tentent de mettre en œuvre à la Friche la Belle de Mai, à travers les expériences communes qui les lient, de soutenir à travers les résidences qui sont proposées et les créations qui sont accompagnées ? Et dont nous nous réjouissons que cela puisse exister et se réaliser sur ce territoire, comme un accomplissement des réflexions et des actions favorables à une coopération, si ce n’est une coopérative, pour l’écriture et l’édition numériques.

La micro-résidence, qui se clôturera par une performance à Montévidéo, devrait d’ailleurs se poursuivre par une éditorialisation hybride. Nous sommes heureux d’être les hôtes de Lucile Olympe Haute.

Colette Tron
pour Alphabetville, novembre 2020

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