En résidence de création
Pneumatique Giration
Constantin Alexandrakis
Le projet d’écriture
En résidence à La Marelle, Constantin Alexandrakis entame une exploration. Il a trois carnets de notes à mettre en forme, issus d’un premier séjour sur une presqu’île semi-maudite, le mont Athos, qui lui est également apparue, pour tout dire, comme le berceau du complotisme, la terre mère des théories délirantes et vénéneuses, l’endroit même où les Saintes Paroles, prises au pied de la lettre, deviennent un abrutissement qui pourrait faire rire s’il n’était aussi dangereux et suivi de conséquences funestes, dans le réel, sous le soleil.
Il aimerait ainsi proposer une petite giration au cœur des pratiques corpo-spirituelles orthodoxes, ce cœur noir, sombre et poisseux qu’on appelle l’hésychasme. Un affrontement du cœur, si l’on veut.
Note d’intention de l’auteur
Si je demande cette résidence, c’est pour gagner le temps d’entamer une exploration. J’ai trois carnets de notes à mettre en forme d’un premier séjour sur une presqu’île semie-maudite, le mont Athos, qui m’est également apparue, pour tout dire, comme le berceau du complotisme, la terre mères des théories délirantes et vénéneuses, l’endroit même où les Saintes Paroles, prises au pied de la lettre, deviennent un abrutissement qui pourrait faire rire s’il n’était aussi dangereux et suivi de conséquences funestes, dans le réel, sous le soleil. J’aimerais donc proposer une petite giration au cœur des pratiques corpo-spirituelles orthodoxes, ce cœur noir, sombre et poisseux, qu’on appelle l’hésychasme. Un affrontement du cœur, s’il on veut.
On trouve, à l’entrée de la presqu’île, dans les magasins de souvenirs et de babioles touristico-religieuses, des t-shirt où il est inscrit, en russe et en grec, au-dessus de trois tête de mort portant le couteau entre les dents : Ὀρθοδοξία ἢ θάνατος! (« l’orthodoxie ou la mort ! »). Puisqu’il le faut encore, donc, écrire pour exposer les impasses de la chrétienté radicale, le sans issue de ses dogmes, la puissance de son infini bêtise. Mais écrire aussi (parce que sinon, c’est l’asphyxie) pour y chercher quelque ouverture.
Existe-t-elle encore cette vielle religion qui ne ressent pas le besoin de plaire, cette religion pareille aux Muses s’adressant à Hésiode , cette religion qui nous informe sans ambages sur une certaine réalité de la vie : « Sache, petit putricule informe, que la meilleure des choses qui puisse t’arriver c’est de ne pas être né. ». Pour reprendre les mots de Frédéric Boyer : « La Bible raconte des histoires qui ont l’air de s’achever sur la défaite de l’homme et de présenter la vie comme une malédiction, la condition humaine comme une corvée mystérieuse, une tâche implacable. ». C’est, s’il on veut, affreusement sombre. Mais, aussi bizarre que cela puisse paraître, cette façon affreusement sombre de voir la vie, loin, très loin du nihilisme, loin même de la tristesse, cette façon éminemment tragique de voir la vie me semble parfois la plus vive, la plus éclatante, la plus intense, la plus vivante des manières de définir la vie. Ce refus de toute consolation implique pour moi, notre liberté. C’est banal, mais on est libre de donner un sens à notre vie de maudits. C’est même notre responsabilité. Les dieux ne sont pas responsables de nous, bien au contraire. Dans cet espace tragique, il y a notre respiration, notre temps, nos douleurs, notre ardeur, nos vivacités, nos faillites, notre bouillonnements, nos chutes, notre chaleur, nos mouvements, nos défaites, notre force, nos victoires, notre entrain, nos maladies, notre énergie, notre allant, notre fraîcheur, notre existence. Il n’y a rien d’heureux là-dedans, heureux au sens de paradisiaque au sens de beau au sens de bon au sens de béat au sens de tranquille au sens de satisfait au sens de serein au sens de content au sens de ravi au sens de repu au sens de paisible au sens d’agréable au sens de radieux au sens de plaisant au sens de doux au sens d’harmonieux au sens d’optimiste et au sens d’équilibré.
Cette mentalité , cet état d’esprit, cette façon de voir la vie, c’est ce que je trouve Vrai, en majuscule, et qui peut parfois m’aider à tenir. L’art d’accorder son souffle à la prière , la pratique de l’hésychasme, apparaît alors comme un moyen. Un moyen pour durer, pour tenir, pour faire face. Les exercices du corps, comme quête de moments solides et constructifs. Des moments, justement, c’est-à-dire pas une solution définitive, terminale, mais disons plutôt le genre d’éclat que l’on peut parfois atteindre, ce à quoi il faudra ensuite s’accrocher, quelque chose qui demande un entraînement constant et adapté, et dont la fragilité même augmente la grandeur et la force. L’art de s’exercer, cette ascèse (askiseis en grec veut dire exercices), permettrait alors à la fois de sortir de soi et de s’arrimer à soi. Aussi, d’acquérir de bons réflexes, ceux d’un corps vif et agile, prêt à se défendre, prêt à se battre et à danser, un corps fondu dans le rythme de la vie, dans l’instant. Un ethos de l’affrontement, de l’inventivité corporelle et de l’évasion.
La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie, c’est peut-être ce que nous dit la Bible. C’est peut-être ça, la promesse du Christ, la puissance de la révélation ? L’effraction de la transcendance ? La vie ne tient à qu’un fil, alors profitons-en pour faire ce qu’on a faire, lui donner un sens, en un mot, faire face aux saloperies. Tant qu’à être mangé, mange. Tu va prendre des coups. Tu va peut-être en mourir. C’est le Feu.
Constantin Alexandrakis, 2026
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