En résidence de création
Taurine
Estelle Benazet Heugenhauser
Le projet d’écriture
En résidence à La Marelle, Estelle Benazet Heugenhauser poursuit l’écriture de Taurine, son deuxième roman.
Elle y raconte le programme quotidien de Christa, guide sportive et culturelle à Salzburg en Autriche. Le matin, elle fait suer son groupe de touristes lors de séries d’exercices de gymnastique. L’après-midi, elle les gave d’histoires nationales lors de visites de monuments patrimoniaux. Entre les apparitions protéinées d’Arnold Schwarzenegger et de l’Impératrice Sissi sous Red Bull, Christa se remémore ses propres pulsions gastro-nationalistes, hantée par différents paysages européens, de l’Autriche à l’Italie, au Sud de la France.
Depuis la villa Deroze à La Ciotat, Estelle Benazet Heugenhauser partagera son temps entre la rédaction du roman et l’exploration de la ville de Marseille et sa région. Sur-interpréter des signes et des événements sont les actions motrices nécessaires à ses fantasmes d’écriture.
Note d’intention de l’autrice
Dans mon projet de second roman intitulé Taurine, la protagoniste Christa, est guide culturelle et coach sportif à Salzbourg (Autriche). Chaque semaine, elle y mène un groupe de touristes étrangers, les fait suer le matin lors de séries d’exercices de gymnastique, et les gave d’histoires patrimoniales l’après-midi lors de visites de monuments historiques. Elle-même, formée par ses récits, ne consomme que la production gastro-nationaliste : plats traditionnels hérités de l’Empire austro-hongrois - comme le Kaiserschmarrn, dessert mou conçu par l’Empereur François-Joseph pour le plaisir de son épouse Sissi l’Impératrice qui avait souvent mal aux dents -, ou produits autrichiens contemporains, leader du marché mondial comme le Red Bull. Mais à cause de toute cette taurine et ce sucre dans le corps, elle ne parvient plus à dormir. Pour chasser ses insomnies, la dépense libidinale devient remède. La nuit, elle court dans les zones boisées de la ville aux multiples ravins et découvre une communauté qui jouit à l’abri des regards. Christa se gorge de ces corps inconnus comme une vampire. En rentrant à la maison au petit matin, dans un état de conscience modifiée, entre demi-sommeil et fatigue nerveuse, habitée par l’énergie de ces autres corps durs, des souvenirs lui reviennent des différentes destinations européennes qu’elle a traversées pour son métier comme l’Italie, l’Autriche ou le sud de la France. Elle se rappelle par exemple de ses sensations de puissance à Rome, sur les axes du quartier rationaliste de l’EUR pendant ses joggings, dues aux effets de son régime alimentaire de l’époque basé sur le manifeste de cuisine futuriste de Marinetti, sans spaghettis, accélérant l’effort de la nation. Elle cherche dans sa mémoire les discours qu’elle donnait aux touristes, et prend conscience qu’elle minorisait les vœux impérialistes de son idéologie pour valoriser le patrimoine architectural de la ville. Des versions contradictoires du récit national innervent son flux de pensée, les micro-histoires émergent et viennent ouvrir des perspectives pour faire exploser son désir civilisationnel. Tout en buvant son Red Bull du petit matin, sa pensée se précipite. Mégalomaniaque, elle reformule ses anciens discours, des images délirantes de l’Europe surgissent, des assemblées cachées, des bruits, des rumeurs, des rires, des cris étranges.
Pour continuer la rédaction de ce roman, j’aimerais séjourner à Marseille et sa région avec plusieurs méthodes performatives en tête. Parcourir, sentir la ville et ses différents terrains, sur-interpréter ses signes et ses événements sont les actions motrices nécessaires à mes fantasmes d’écriture. Marcher en prenant des notes sur le motif, tendant l’oreille, écoutant des conversations, curieuse, le regard parfois indiscret. Traîner dans la garrigue, sur les plages ou les bancs, scripter mes sensations. Entrer en contact avec des habitant.es, discuter de leurs habitudes, traduire la coexistence - comme de la confrontation - des récits européens et non-européens du quotidien.
Extrait de texte
Papa, j’ai plongé.
J’ai bu cinq canettes de Red Bull aujourd’hui. Tout ça à cause de deux foutus américains. Deux touristes qui font partie du groupe que je guide cette semaine.
Une canette de Red Bull, c’est quatre-vingt milligrammes de caféine, vingt-cinq grammes de sucre, soit l’équivalent de cinq morceaux de sucre et demi et mille milligrammes de taurine.
Donc cinq canettes de Red Bull, ça fait quatre-cent milligrammes de caféine, cent-vingt-cinq grammes de sucre, soit l’équivalent de vingt-sept morceaux de sucre et demi et cinq mille milligrammes de taurine.
Estelle Benazet Heugenhauser, 2026
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