
En résidence de création
Dodo reloaded
Benoît Coquil
Le projet d’écriture
En résidence à La Marelle, Benoît Coquil entame l’écriture d’un texte narratif, Dodo reloaded (titre provisoire). Cette fiction d’anticipation légère interroge notre rapport à l’animal à travers l’histoire d’un dodo réintroduit plusieurs siècles après son extinction, grâce au séquençage de son ADN.
Note d’intention de l’auteur
Depuis la publication en mars dernier de mon dernier roman, Pas perdu, j’ai eu peu de temps pour me remettre à l’écriture. La résidence à la Marelle va donc correspondre à un moment de relance, de remise en marche.
J’ai plusieurs projets dans mes cartons, mais l’un d’entre eux m’occupe particulièrement l’esprit en ce moment.
L’idée de Dodo reloaded part de ma découverte récente de l’entreprise texane Colossal Bioscience, qui, grâce à des manipulations d’ADN, a pour ambition de ressusciter des espèces animales disparues telles que le mammouth laineux, le tigre de Tasmanie ou le dodo. Les scientifiques de Colossal BIoscience parlent aussi de « dés-extinction ». Parmi les espèces disparues, le dodo m’intéresse et m’attendrit plus que les autres, en ce qu’il représente l’archétype de l’espèce moquée, maltraitée et finalement éradiquée par l’homme. On dit en anglais « as dead as a dodo », ou « to go the way of the dodo » pour s’éteindre ou tomber dans l’oubli.
Je voudrais donc raconter, à travers le regard (et peut-être la voix) d’une femme scientifique désabusée, l’histoire d’un dodo reloaded, qui n’aurait pas demandé à revenir et qui, malgré sa nouvelle jeunesse génétique, porterait en lui la mémoire de ses ancêtres malmenés et masssacrés. Je l’imagine à la façon d’un Jurassic Park un peu dégradé et mélancolique — où de gros pigeons incapables de voler ont remplacé les T-rex —, comme une réponse à L’Arche Titanic, d’Eric Chevillard. Et comme un questionnement sur cet hybris de ressusciter les disparus à l’heure où la biodiversité s’effondre.
Benoît Coquil, 2026
Extraits de texte
“Elle est là, accroupie, et lui la fixe de son oeil rond, jaune. Il reste comme ça, de profil, préfère la fixer d’un seul œil, le gauche, plutôt que de lui faire face.
Une paupière rose pâle glisse sur la pupille en un quart de seconde et remonte aussitôt. Le cou s’étire, la tête pivote à peine, quelques mouvements saccadés, et par ces rotations d’automate, cette paupière rosâtre, par ce regard de côté qui lui donne l’air un peu fourbe, elle reconnaît le pigeon, son lointain cousin. Elle a devant elle un très gros pigeon d’un mètre de haut.
Elle a beau avoir vu les dessins d’explorateurs du XVIIe, les derniers avant l’extinction, et aussi les images faites par IA sur le site de Colossal Bioscience, elle ne s’attendait pas à être saisie par cet œil. Un trou dans le paysage, se dit-elle, un judas sur une porte — mais qui est derrière la porte et qui regarde qui ? Et la porte, c’est les 400 ans qui nous séparent lui et moi ? Mais non, celui qui se tient devant elle n’a même pas un an, et un ADN flambant neuf. Pourtant, face à l’oeil jaune du dodo qui la scrute, et bien qu’il ait grandi in vitro, elle a la sensation absurde qu’il sait. Il sait ce qui s’est passé quatre siècles plus tôt, il se souvient. L’œil se souvient.
Elle sort son téléphone de sa poche et glisse son pouce sur l’écran pour lancer un vocal : Ma Mie, c’est quoi déjà, cette nouvelle fantastique où un type se prend de passion pour les axolotls du Jardin des Plantes à Paris, et scotche sur leurs yeux ? Tu sais, il va les voir tous les jours, il les observe des heures entières à travers la vitre de l’aquarium, fasciné par leurs branchies, leurs petites pattes si semblables à des mains humaines, mais surtout fasciné par leurs yeux, leurs yeux dorés, jusqu’à ce que dans les dernières lignes de la nouvelle — de qui, bon sang ? un sud-américain je crois –, dans les toutes dernières lignes l’homme bascule, sans crier gare il passe de l’autre côté de la vitre, son esprit aspiré, siphonné par l’oeil vortex de l’axolotl, son corps d’homme encore là, bien présent derrière la vitre mais son esprit pour toujours enfermé dans le corps de l’axolotl. Ça te dit quelque chose ? Je suis sûre que tu sais. Je t’embrasse.
Elle range son téléphone, chasse de son esprit la nouvelle sud-américaine, frémit une seconde qu’il lui arrive la même chose, une transmigration de son âme, mais dans un corps de dodo. Parce que le type changé en axolotl, pense-t-elle, au moins, dans son malheur, il a gagné la capacité de reconstituer ses membres coupés. Un as de la régénération, l’axolotl. Alors que le dodo, lui, son créneau, c’est plutôt la docilité, les ailes trop courtes pour voler, les pattes trop courtes pour fuir devant les coupe-coupe, les chiens, la montée des eaux. Son créneau à lui c’est plutôt la disparition.”
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