En résidence de création
Vivre avec un chien
Louise Chennevière
Le projet d’écriture
En résidence à La Marelle, Louise Chennevière poursuit l’écriture d’un journal rendant compte de la vie quotidienne avec un chien. Mêlant écriture intime et réflexion politique, ce texte sera l’occasion de réfléchir plus largement aux rapports que nous entretenons collectivement aux animaux, à la violence qui les régissent. Il racontera l’apprentissage d’une relation autre, l’ouverture à un monde plus vaste et la possibilité de faire famille autrement. Pour la première fois, elle souhaite accompagner ce texte de dessins.
Note d’intention de l’autrice
Petit Chien
Une histoire d’amour
Le texte sur lequel j’aimerai travailler lors de ma résidence à la Marelle, est un texte hybride, à mi-chemin entre l’essai et le récit intime, s’inscrivant ainsi dans la suite formelle de mes derniers ouvrages. Le point de départ de ce texte est l’expérience de l’adoption de mon chien, l’année passée, et les bouleversements à tous les niveaux de ma vie qui en ont résulté.
J’ai le sentiment que cette expérience est encore trop peu prise au sérieux, qu’elle n’est pas pensée d’un point de vue philosophique et existentiel. S’il y a une véritable fétichisation du chien, notamment sur les réseaux sociaux, c’est bien souvent en tant qu’objet de désir/plaisir, en tant qu’animal de compagnie que l’on exhibe, phénomène qui se manifeste notamment à travers la fixation sur certaines races, il y a aussi un certain mépris culturel pour l’animal et une véritable mécompréhension de ce que peut être ce rapport. Ainsi, l’accès à de nombreux lieux nous est interdite, et l’existence quotidienne complexifiée à de nombreux endroits. Je me suis ainsi vu refuser l’accès à plusieurs résidences d’écriture pour lesquelles ma candidature avait pourtant été acceptée. Le mépris avec lequel on m’a suggéré de laisser mon chien durant cette période témoigne d’une véritable méprise quant au rapport qui nous unit, mais aussi de ce vieux et tenace sentiment de supériorité humaine sur le reste des espèces et sur la nature en général qui constitue un des impensés les plus universels dans la culture occidentale. L’animal représente encore ce qui viendrait déranger l’ordre humain, et c’est d’ailleurs en tant que tel qu’il me paraît précieux.
Cette expérience a été particulièrement bouleversante en tant que je me suis construite comme jeune femme dans un monde patriarcal qui ne m’a pas appris à assumer mes désirs, et en tant qu’enfant ayant grandi dans un climat de violence familiale très marquée. Avec ce chien, ce que j’ai découvert c’est une manière de faire famille complètement nouvelle, me retrouvant moi-même dans un rôle de mère, moi qui n’avais jamais voulu l’être. J’entends dans ce texte tenter de produire une nouvelle définition de ce rôle, qui ne serait pas simplement une redite parodique de la maternité telle qu’elle est codée dans la famille mononucléaire dans un système hétéropatriarcal, mais plutôt un élargissement de cette position mère, qui pourrait donc se vivre en dehors des liens du sang, à travers des processus d’adoption et concerner aussi d’autres espèces. Mère devient alors cette position dans le réel de stabilité, d’amour et de présence qui me semble incroyablement précieuse, bien qu’exigeante, qui s’apprend à travers la pratique et des gestes quotidiens et répétés, témoignage d’un amour que beaucoup ne rencontrent pas dans ce qui leur a été désigné comme « vraie famille ». Je m’appuierai ici sur des textes de penseur.euses radicales comme Donna Haraway ou Paul B. Preciado, qui ont réfléchi à la co-constitution des subjectivités et des chiens.
Cette vie avec Petit chien m’a par ailleurs encore plus sensibilisée au destin des animaux dans ce monde qui est le nôtre et m’a engagé à devenir végane. J’aimerais aussi témoigner dans le texte de ce processus intime et politique qui s’est imposé à moi alors qu’il ne me semblait plus possible de vivre dans cette dissonance cognitive qui faisait que je pouvais chérir une bête et accepter par commodité l’exploitation d’une autre. Végétarienne depuis dix ans, le véganisme m’a mise face à de nombreuses contradictions qui étaient les miennes et sa pratique quotidienne m’apparaît comme une tentative de mener une vie éthique et en adéquation avec ce respect que, je crois, nous devons aux animaux.
Ce sont donc de toutes ces questions et d’autres encore qui surgiront que j’aimerai rendre compte dans ce projet, dans lequel j’aimerais aussi intégrer pour la première fois quelques dessins, qui viendraient ponctuer les pages. Depuis l’adoption de mon chien, j’ai en effet ressenti le besoin de le dessiner régulièrement, peut-être pour m’approcher un peu plus de la dimension charnelle et sensible de cette relation. Le texte sera construit comme un journal de vie quotidienne dans lequel je viendrai annoter les questions qui se posent à moi en fonction des évènements que nous vivons ensemble, des lectures que je mène sur le sujet, des problèmes et des doutes, et des croquis donc que je fais chaque jour.
Je serai très heureuse et chanceuse de pouvoir profiter du cadre offert par La Marelle afin de mener ce projet à bien, je sais par des ami.es qui ont eu la chance d’y travailler que c’est un cadre merveilleux. Merci de l’attention que vous porterez à ce projet et à mon travail.
Louise Chennevière, 2026
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