Sous surveillance médicale #7

Le carnaval de Noailles était prévu aujourd’hui à Marseille, le même jour que le second tour des municipales, autant dire que ça aurait donné. Au lieu de défiler sous l’oeil attentif de la ville ultra-surveillée, et fêter dignement la déculottée de Martine Vassal, chacun des membres de mon réseau secret se poste derrière sa fenêtre, réelle ou virtuelle, pour faire son travail de veille, et ce qu’ils racontent n’est pas triste non plus. Il semblerait que des bracelets électroniques soient utilisés à Hong Kong pour vérifier la bonne mise en quarantaine les nouveaux cas de malades importés – Taiwanais mis à part, on ne sait pas trop pourquoi. En France, on libère les détenus pour éviter qu’ils soient infectés en prison, on fait mine de découvrir l’état insalubre des maisons d’arrêt. Le coronavirus agit comme un effet loupe, les problèmes sociaux deviennent soudain, vraiment, de vrais problèmes. J’ai même lu dans Le Monde des encouragements à relocalisation de notre industrie.

Pour en revenir à Marseille, le dossier du moment, et plus que jamais d’actualité, c’est la mise en oeuvre de la Plateforme de tranquillité de la vie publique par la municipalité d’ici fin 2020. Les professionnels de la sécurité que j’avais rencontrés en janvier m’en avaient abondamment parlé mais je n’avais rien compris. Et de fait, tous les éléments communicationnels à ce sujet sont opaques, recouverts d’une langue vide de sens, faite d’empilements de mots tiroirs comme patrimoine de données, sécurité des personnes, information décloisonnée, appréhender des événements, interagir avec le citoyen. Ce qui ressort de ce magma, c’est un projet de mise en commun de toutes les données de surveillance de la mairie et des administrés, sous la forme d’un énième site Internet. Chaque individu sera invité à balancer ce qu’il voit, commettre sa petite délation du jour. Exactement comme l’application Pronote pour les enfants scolarisés, mais à l’échelle urbaine. C’est ce que j’en retiens. Je repense soudain à un copain français ayant habité à Berlin pendant plusieurs années, qui m’avait confié un malaise qu’il avait ressenti là-bas. Il ne s’était jamais fait à l’existence d’un bureau des délations existant à la mairie de Berlin (pour dénoncer les voisins pratiquant du Airbnb, mais pas que). Je n’avais pas connaissance de cela, mais j’avais personnellement aimé l’autorégulation des habitants, l’exemple plus flagrant étant sans conteste le métro, dépourvu de portillons d’accès, et peu contrôlé. Et j’avais pensé avec admiration qu’il existait une confiance entre les pouvoirs publics et les citoyens, jusqu’à ce qu’une amie allemande me contredise : il y avait bien un contrôle, mais effectué entre les usagers eux-mêmes, elle estimait que c’était pire. Sur ce, cette amie m’avait aussi raconté avoir été houspillée plusieurs fois par des Berlinois lorsque, de retour de France avec des mauvaises habitudes, elle avait traversé au rouge un passage piéton. 

Est-ce que la Plateforme de tranquillité de la vie publique vise à transformer chaque Marseillais en agent de surveillance, bien plus efficace et moins coûteux que des caméras ? De la même manière que les données personnelles sont exploitées et revendues sans vergogne, la plus efficace surveillance est encore celle que chacun effectue sans même en avoir conscience.