Rêves

À l’occasion de l’exposition « Le Rêve », le Musée Cantini m’a proposé, en partenariat avec la Marelle, une visite « coup de cœur ». L’occasion de m’arrêter devant certaines œuvres et d’imaginer un petit atelier d’écriture.

Samedi 5 novembre, j’ai proposé un parcours de l’exposition « Le Rêve », au musée Cantini à Marseille, en demandant aux participants d’écrire pendant la visite. Cinq arrêts (stations ?) furent prévus devant certaines œuvres :

Femme nue assise dans un fauteuil rouge de Vallotton (1897)
La Forêt lépreuse de William Degouve de Nuncques (1898)
Ricuerdo de mi isla de Oscar Dominguez (1934)
Orphée aux enfers de Pierre Amédée Marcel Beronneau (1897)
Dream Machine de Brion Gysin (1961)

Femme nue assise dans un fauteuil rouge © Photo Philippe Malone

La consigne d’écriture était d’écrire une seule longue phrase se déroulant au hasard de chaque œuvre, sans recherche de cohérence, ni point.
L’amorce de la phrase est tirée de Zones, de Mathias Énard : « Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose , je veux me sauver, je veux dormir et rêver, je… »

Voici les textes.

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux dormir et rêver, je rêve d’un fort ou les arbres montrent leurs racines comme des tentacules, soudain surgissent des chevaux, mais ce n’est pas possible, ils ont deux têtes, une normalement placée mais l’autre à l’arrière, un autre avec quatre pattes arrière, dans quel monde suis-je, et voici que surgit un jeune homme à l’allure, au teint caractéristique entouré de têtes de morts gisant dans des ronces, c’est un cauchemar, la lumière surgit, je tourne je tourne comme un manège enchanté qui ne s’arrête jamais.
     Danielle Laborde

la Forêt lépreuse © Photo Philippe Malone

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux m’assoupir tranquillement me plonger dans cette forêt inquiétante, retourner dans des souvenirs d’enfance qui se transforment en images insolites, voici de l’eau, de la lumière au milieu de l’enfer, clair obscur qui tournoie et me tourmente, je me réveille.
     –

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux juste me poser et laisser le temps couler, et rêver cool, forêt artificielle flottant dans l’eau plate, refusant les racines, malaise, c’est un jeu, sans queue ni tête, juste pour le fun, technique, même du chaos s’élève une petite musique, ultime forme de fugue, enfermement lumineux, Babel imaginaire, éclats de vie, élaborée, créative jusqu’au vertige.
     MB

Ricuerdo de mi isla © Photo Philippe Malone

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux tout lâcher, mais je ne veux pas prendre racine, je veux aller dans la bonne direction, je ne veux pas me perdre dans l’ombre, dans ce noir, presque complet, ce noir dans les yeux quand ils sont clos.
     –

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux avoir chaud, nager nue dans les vagues, embraser ta nuque, antilope galope, antique inquiétude toxique dans tes nerfs, puissante et sonore, je liane le temps, tu mords la vase, profondeur, terreur, à deux à dos, envoyer envoler, tirons la corde, naviguons vers la lune, n’importe quoi c’est oublié, abyssal colosse, nocturne, jeter les yeux qui mangent, fossé entrailles, tu es seul et personne ne te voit ni t’entend, malgré la lumière, tu n’es pas le premier,
haletant
le front tape
rythme change
vitesse vitesse
vide et aéré
silence
     Naïri

Orphée aux enfers © Philippe Malone

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je m’assoupis, endolorie par la chaleur du bain, encore couverte de quelques gouttes, je veux rejoindre les profondeurs, m’enraciner, je veux fendre l’air puis jeter l’ancre, je veux surnager puis croupir.
     –

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux m’asseoir pour t’attendre, j’avance dans la forêt, tu n’es pas là et j’ai peur, je n’aime pas la fusion des corps chez les chevaux, je la préfère chez les hommes, j’écoute cette ode lumineuse au milieu de l’obscurité lugubre, ode adressée à qui, quel tourbillon, ombre et lumière essaient de se rejoindre pour mieux exister et me permettre de rêver.
     –

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux être comme Marie, Marie du bateau abandonnée comme je ne le serai jamais, rêve Marie rêve, mais pas de cette forêt qui te ferait peur car elle symbolise notre vie, notre vie à tous, rêve et regarde le ciel bleu vert inquiétant dans ce mauvais rêve, marie ah Marie, où t’es tu perdue, des chevaux que tu aimes tant, tu en as fait des monstres à deux têtes, Marie tu me fais peur, je ne peux l’expliquer, je suis comme toi, j’aime tant les chevaux, mais là je ne sais plus quoi dire, ah Marie ce beau jeune homme qui se penche sur sa lyre, qui sort des ténèbres, de ton enfer peut-être, est-il sorti de l’homme recouvert d’épines les yeux fermés, écoute-t-il sa musique ou est-ce qu’il t’attend, Marie c’est la fin du voyage, nous arrivons dans une tour, serions-nous tous enfermés, ou l’infini et je vais mourir.
     –

Dream Machine © Philippe Malone

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux m’étendre et dormir, m’enfoncer toujours plus dans la forêt des rêves, reflets d’images, distorsion des réalités, un monde beau, angoissant, troublant, attirant, épileptique, orange, répétitif, alarme ambulance.
Mariane Gavino

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux me sauver dans le rêve avec le bel homme orange, j’ai peur, je vois les serpents, pourquoi les chevaux ont une ancre qui les retient, c’est tout noir d’un côté du mur, elle ne me plaît pas, on dirait une morte, ça me fait penser à la tour de Pise, je ne comprends pas pourquoi.
     –

Je ne me recroqueville pas comme un chien dans ce fauteuil pour rien, je veux juste sauver quelque chose, je veux me sauver, je veux fondre dans un jus de framboise coulant le long des angles, dans l’enroulement de ceux-ci, grouillants, tombant dans un vert infini de bleu, mais soudain coupé, je sens mon inverse qui s’étire, me pousse et inspire, alors une goutte tombe sur mon front, je me retrouve baigné de sang, dans le noir deux grands yeux humides m’observent, un sourire doré déchire ma nuit, je suis happé vers le haut, toute la lumière dirigée en mon centre je m’élève à une vitesse grandissante, m’éparpille et m’écrase contre un plafond vide, je n’existe plus.
Baptiste Alfaro

 

Remerciements à Géraldine Bousquet, musée Cantini, et Fabien Lopes, conférencier.

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