Mercredi 19 février

J’embarque mon garde du corps Innocent, de Goma, en direction du cimetière et du marché aux voleurs.
Rétro-journal de résidence #15

Une ville en destruction / construction © Benoît Virot

Premier taxi en autonomie pour l’atelier d’écriture en duo du matin. Ici on parle justesse, précision, rigueur. Déambulation dans cette extrémité du quartier colonial, les premiers immeubles hauts que j’aperçois (on dirait La Roche-sur-Yon après un bombardement, mais tel est souvent le lot de la présence européenne passée sur le continent). Visite du supermarché, les prix sont regroupés sur des feuilles codées en début de rayonnage. Je trouve une ciabatta qui se déguste crue, un must. Je fais, au terme d’une lutte épique pour résister aux vendeuses de bananes (« Vous leur avez acheté à toutes et moi vous ne m’avez rien acheté ! »), provision d’avocats et de fruits de la passion avant de sauter dans une navette pour le jury du prix Makomi.

29 ouvrages, 12 documents, 10 fictions, 7 recueils de poèmes… Je m’attendais à une délibération homérique. J’avais emmagasiné toutes ces lectures et pas mal de notes en début de résidence, dans les bars d’Endoume et des Catalans. J’avais une poignée de favoris… mais je ne m’attendais nullement à ce que les 4/5e apparaissent aussi dans les votes des deux autres parties. Ainsi, pour ne citer que les romans (que Jonathan me pardonne !), ai-je défendu Requiem pour Andali, de Maggy Bizwazwa, et Une vie après le Styx, d’Éric Ntumba. Deux des lauréats sont parus à l’Harmattan, un chez Edilivres, et un seul à compte d’éditeur, le Notre jeunesse de Jonathan Kapinga. Requiem a été refusé sans un mot personnalisé, parfois au bout de moins d’une semaine, je sais qu’il n’a pas été lu. Une vie après le Styx a été recommandé chez Fayard, sans succès. Encore un signe de cécité de mes contemporains. On a affaire à deux textes viscéraux, intuitifs, lyriques, tant au niveau de la nature que du corps, de la mémoire ou de la psychologie. Très envie de les accompagner à un titre ou à un autre. Encore faudrait-il qu’ils arrivent à récupérer leur contrat. (Remarque : J., dont j’ai publié trois romans, vient bien de récupérer après douze ans ceux de son premier texte, ouvrant enfin, au bout de six ans de compagnonnage avec Attila, la voie à une republication. Tous les espoirs sont permis…)

Il me semble bien que c’est la première fois que je rejoins un jury (alors que j’ai organisé une dizaine de prix Nocturne.)

L’après-midi n’étant pas trop avancée, j’embarque mon garde du corps Innocent, de Goma, en direction du cimetière et du marché aux voleurs. Ici, on peut bien demander sa direction en français, les habitants ne connaissent et ne jurent que par les noms en lingala, et ne savent jamais vous guider. Pour demander « le » cimetière, on demande « un » cimetière ; pour « le » marché « un » marché. Au cimetière, pas de « shégués », ces garçons des rues contre lesquels on m’avait prévenu, mais des broussailles à perte de vue, des végétations quasi inextricables qui obligent à se hisser littéralement sur les tombes pour les parcourir, les entretenir ou s’y recueillir. À l’exception d’une allée centrale passablement décentrée, derrière une annexe de poste de police, l’essentiel de ce cimetière n’est donc accessible qu’aux amateurs de trek bien pantalonnés et bien chaussés.

Dîner avec Bob, chef de file d’un atelier d’artistes issus des Beaux-Arts, silhouette longiligne qui a la parole rare et chère. Je repartirai le lendemain avec un masque Mbembe qui s’effritera dans ma valise.

Ma collection de photos de cimetières (pièce 1) © Benoît Virot
Ma collection de photos de cimetières (pièce 2) © Benoît Virot
Ma collection de photos de cimetières (pièce 3) © Benoît Virot