Marseille on My Mind

Première semaine

Déjà dix jours que je suis en résidence à La Marelle. Je suis dans un grand appartement, comprenant plusieurs pièces haut de plafond, situé au rez-de-chaussée de la demeure où logeait l’ancien directeur de la Seita. En France et dans l’outre-mer tout le monde connaissait la Seita. Moi-même né au mitan des années 1960 dans un territoire minuscule et périphérique de l’outre-mer français je connaissais la Seita ou « Société nationale d’exploitation industrielle des tabacs et allumettes ». Enfant, je connaissais un oncle ou un cousin qui fumait des Gitanes, des Gauloises et autres Bastos. Toutes ses marques étaient donc produites ici par cette entreprise publique fondée en 1926 sous Raymond Poincaré. C’était il y a un sacré bail. Dans mon bidonville, dans la ville basse de Djibouti dévolue aux autochtones, il se trouvait toujours quelqu’un pour ramener de Marseille son célèbre savon ou encore un lot de Gitanes, Gauloises et autres. Ce quelqu’un était, le plus souvent, un appelé ou un employé des Messageries Maritimes qui effectuaient régulièrement les liaisons entre Marseille et l’île Maurice en passant par Djibouti, Madagascar et La Réunion. Ce pourrait être un autochtone comme nous autres, un Djiboutien donc, qui avait pour résidence la cité phocéenne. Il y a une petite communauté mienne à Marseille depuis l’entre-deux-guerres. Depuis elle poursuit son chemin cahin caha. 

Tout le monde connaît (ou devrait connaître) son petit bout de gras mythologique, je veux parler de l’amour de Protis, l’étranger, pour la princesse Gyptis. Marseille est née de cet amour avec les lointains. Partage des lointains, voilà l’autre nom de cette ville. Le regretté Jean-Claude Izzo (1945-2000) a su très tôt mettre en mots ce partage qui est la marque de fabrique de Marseille. L’auteur de Total Kheops avait fait son service militaire à Djibouti en 1963 soit deux ans avant ma naissance. Je n’ai pas eu l’heur de le croiser à Saint-Malo, au festival Étonnants Voyageurs dont il était l’un des fondateurs, pour l’interroger sur son séjour dans ma contrée native. Un peu comme moi, Stefania Nardini est tombée amoureuse de ses livres de Jean-Claude, puis sa ville sans l’avoir jamais rencontré. Elle a cultivé cet amour au point de devenir la biographie d’Izzo. Stefania Nardini est italienne comme le père de Jean-Claude Izzo, un rital venu de Campanie comme tant d’autres. Sa biographie (Jean Claude Izzo, storia di un marsigliese, Perdisa Pop, 2010) fourmille de détails. De sa ville, Jean-Claude Izzo disait ceci : « C’est la seule ville du monde où quelqu’un peut arriver avec sa valise, sans un sou en poche et se dire : je suis chez moi ici. » Moi, je suis arrivé avec quelques sous, une valise bourrée de vêtements, je loge dans la demeure de l’ancien directeur de la Seita et je dis : « Je suis chez moi ici ! »