Marseille Merveille

Samedi 11 mai — Lundi 14 mai

 

La Friche — Vieux Port — Parc National des Calanques — Cours Julien — Le Talus

 

Je commence à dessiner un circuit de prédilection à Marseille, modulable en fonction du temps et de chaque invité. Il débute à la Friche la Belle de Mai, le plus grand centre culturel de France qui accueille une soixantaine d’associations dans l’enceinte d’une ancienne manufacture de tabac, ainsi que des salles de spectacles et d’expositions, un café-librairie, un colossal restaurant, des jardins potagers, un skatepark, un toit-terrasse, une crèche et… la villa des auteurs où je loge.

Selon l’humeur, nous traversons le parc Longchamp ou nous le contournons, pour mirer l’imposante façade de son palais et descendre son avenue calme et sereine. Au niveau de l’Église Les Réformés, la vie s’intensifie avec le marché aux fleurs de la place des Danaïdes. Un passage à la Librairie Maupetit permet d’assister à un brunch littéraire, de glaner un livre ou de jeter un œil à l’exposition de photographie en cours. L’appétit ouvert, nous traversons le quartier populaire de Noailles pour prendre une part de pizza chez Charly, institution de la ville. Si les papilles sont plus aiguisées, la cantine de Marseille offre sur la place d’Étienne d’Orves, sa recette personnalisée du paradis en trois mots : Poulpe-Artichaut-Fenouil.

L’arrivée sur le vieux port est une joie renouvelée, singulière, que je revis à travers les yeux de chaque hôte. Nous prenons le bateau-navette en direction de la Pointe Rouge, au sud de la Ville. (L’aventure se décline aussi au nord à L’Estaque, ou sur les îles du Frioul, mais c’est une autre histoire…) Installés nonchalamment à l’arrière du bateau, nous nous éloignons de la ville, sourires étales, contournons sur la droite la forteresse de l’îlot d’if tandis qu’à notre gauche, le flanc de la ville se déploie, immensément. Nous débarquons et cheminons en direction de la poétique Madrague de Montredon. L’entrée dans le Parc national des Calanques s’ouvre dans une harmonie de couleurs vertes, ocres, terre de Sienne, et viennent agrémenter la déclinaison des bleus ciel, céladon, turquoise, émeraude, bleu profond de la mer et du ciel.

La route serpente le long de la mer et de petites criques alléchantes et périlleuses. Après le dernier lacet, le port des Goudes apparaît tel un petit écrin de beauté lové à l’extrémité de la péninsule. Seule l’île de Maïre, rocher hirsute et somptueux, terre d’asile des dragons, ose s’avancer au-delà des flots balayés par le mistral. Quelques bunkers demeurent juchés çà et là dans la végétation échevelée et servent à des fins de fêtes sauvages. Nous redescendons vers le port miniature de Callelongue qui marque le début de plusieurs sentiers en direction des Calanques de Marseilleveyre, Sorgiou et Morgiou. Nous atteignons la première au bout d’une heure de marche dans les odeurs de pinède, pittosporum, thym et fenouil sauvage, sur un sentier quasi désert et des incandescences d’azur projetées dans les yeux. Au milieu de ce joyau de quiétude, sur la plage de galets et de sable, une cabane de fortune dispose de quelques désaltérants chimiques. Par ailleurs, le site est protégé : ni électricité, ni eau potable, ni réseau. Nous nous trempons dans une eau glacée et revigorante avant de reprendre la route.

De retour à Montredon, nous sautons dans un bus qui regagne le quartier de Castellane en remontant l’avenue chic du Prado, ornementée de sa version du David de Michel-Ange, de son château Borély et de ses villas dédiées aux banques… Dans le centre de la ville en revanche, les artères sont éventrées par les travaux, de la place de l’Opéra à la place Jean Jaurès, en passant par le cours Lieutaud. Les vacanciers de passage s’étonnent à peine, on les a prévenus que de toute façon Marseille c’est toujours le bordel… Pendant ce temps les riverains et les commerçants se lamentent et se soulèvent. Ils luttent ensemble pour la décristallisation du fantasme qui prétend qu’on ne peut rien y faire, que c’est comme ça, et que ça le sera toujours : un centre-ville populaire jusqu’à l’insalubrité, des immeubles qui s’écroulent, des écoles qui se fissurent, des piscines fermées, des transports inadaptés, un maire plongé dans un déni historique et la liste est longue. Nous longeons donc la liste des méandres marseillais avant d’arriver sur l’incontournable Cours Julien, quartier des artistes, haut lieu de la coolitude (décontraction en toutes circonstances, y compris précaires) avec ses ruelles bigarrées, ses graffitis géants, ses boutiques de créateurs, ses cyprès ombrageant des terrasses idylliques. À deux pas de là, chez Gilda, l’apéro se décline sous forme de panisses dorées et croustillantes accompagnées de truculents supions. Le soleil déclinant et les baux de Provence nous invitent aux confidences, aux outrances, à la danse… Nous quittons le quartier de la Plaine en direction du Talus, une ancienne déchetterie transformée en ferme urbaine participative, située derrière la gigantesque nécropole Saint-Pierre et tenue par une pétillante cohorte de jeunes et de moins jeunes. Ils la transforment à la nuit tombée, en zone libre aux allures berlinoises… Nous prenons un peu de hauteur pour admirer le coucher du soleil : les montagnes environnantes réfléchissent des teintes roses iridescentes tandis que les champs citadins se transforment en piste de danse et d’allégresse partagée.

Marseille, Merveille, je me suis éprise de toi. (sentence à prononcer avec l’accent marseillais)