Lundi 17 février

Le débat prend rapidement forme, la parole est directe, précise, pertinente, chacun se retrouvant peu à peu sur la sellette.
Rétro-journal de résidence #13

La route du fleuve est pavée de bonnes intentions (surtout depuis les stands de la Fête du livre) © Benoît Virot

Une table ronde prévue pour cinq, où l’on a réussi à faire rentrer seize acteurs du livre différents : trois heures de cavalcade sur l’édition et la diffusion au Congo, avec des auteurs, journalistes, éditeurs scolaires, réseaux de librairies spécialisées, etc.

Le rendez-vous avait changé plusieurs fois, on s’est finalement retrouvé au fond d’une librairie scolaire, dans un garage prévu pour 500 personnes, sous le bruit digne de travaux diagnostiqués par Gauz comme un groupe électrogène qui couvre 80 % des conversations. L’homme qui nous accueille ne connaît aucun d’entre nous, ni nos noms, ni nos métiers. À ses pairs, il explique la différence entre un imprimeur et un éditeur. À Gauz, il fait répéter chaque mot. De Tata N’longi Biatitudes, il déforme le nom en « béatitude ». Heureusement ce dernier reprend le fil, la parole et le gouvernail pour amorcer un des plus intéressants débats auxquels j’aurai participé sur l’édition et la diffusion au Congo. Petit signe des dieux, mes deux romanciers favoris du Prix Makomi sont là : Éric Ntumba dans les invités, Maggy Bizwazwa dans le public.

Nous sommes dans l’une des deux antennes de la librairie des grands lacs. Pour pointer des enjeux communs entre nos structures, nos pays, et relayer entre autre « l’Appel à la Libération des classiques africains » de Gauz, qui ne sera pas sans provoquer moult débat.

Démarré sous de surréels auspices, le débat prend rapidement forme, la parole est directe, précise, pertinente, chacun se retrouvant peu à peu sur la sellette : les éditions Médiaspaul pour ne pas publier plus de contemporains (mais c’est la crise des prix et du papier…), Éric Ntumba pour s’engager à demi à l’aveugle avec l’Harmattan, voie proche de l’autoédition (mais Fayard, le seul éditeur reconnu auquel il était recommandé, n’a pas donné suite…), les bouquinistes, dits « Khadafi du livre », du surnom de ces revendeurs d’essence frelatée aux carrefours de Kinshasa, pour concurrence déloyale, Gauz, pour appeler à la libération de classiques (là où les autres souhaiteraient pouvoir stopper d’abord la fuite des plumes et des cerveaux hic et nunc…), ma complice kenyane Zukiswa Wanner, pour cette formule que je m’approprie immédiatement (« Il faut faire avec les livres comme les marques de bière ont fait alors que la bière n’était implantée nulle part : si le besoin n’existe pas, il faut le créer »…), et les pays d’Afrique francophone en général pour les lacunes de la diffusion. Et le débat vit, vire, et vibre !

Le constat, c’est que la chaîne du livre a de terribles lacunes. Très peu de livres, l’essentiel axé sur les livres pratiques et le scolaire ; deux éditeurs reconnus en littérature, dont l’un installé en dehors du pays ; et seuls vivent, par ordre d’entrée en scène, les auteurs, notamment de théâtre ou de poésie, qui restent ici les genres rois qu’ils ont été en France au XIXe siècle, les professeurs de littérature, les associations, de plus en plus vigoureuses, ou institutions, fussent-elles européennes, puis les slameurs, à qui est dévolu le soin majoritaire de porter la bonne parole. Biatitudes me parle de ce projet de revue, Leto, et Richard Ali, enjoué, m’embarque dans sa camionnette pour tisser une première conversation sur ce que je cherche.

L’après-midi, Gauz est l’invité du Café littéraire de Missy, animé par le marathonien du genre Biatitudes. Combien de « panels » modère-t-il à la semaine ? En tout cas, il rebondit et se repositionne à chaque fois avec doigté, goût du ton et de la forme idoines. Il y a 50 personnes en cercle autour d’eux, tous les auteurs invités sont venus, dont l’acrobate Jean Bofane, que je ne vois jamais que plier son long, corps de roseau dansant, et les amies suisses, malheureusement placées sous le haut-parleur qui donne un peu trop d’écho à la voix déjà très haut placée de Gauz. Ça parle création, statut d’auteur, et livres de merde… Je fais la connaissance de Djo-Dji, qui a succédé à Richard à la tête de l’Ujac – Union des jeunes africains congolais, pas vraiment le sens de l’acronyme :-) – aux goûts assez avant-gardistes.

Dîner avec Gauz et Sinzo dont je découvre les activités dans l’art contemporain, les voyages entre New York et Abou Dabi, et la sagesse. On se dispute sur le caractère chaotique et le degré de structures ou de système inhérent à Kin.

Profond débat à la librairie des grands lacs © Benoît Virot
Au café littéraire de Missy, on remue la tête et les jambes © Benoît Virot