« Les pieds dans le soleil »

Laurence Vilaine

Extrait d’un roman en cours d’écriture

« Alida est toute habillée de noir et ses contours s’effacent dans la nuit. Josef sait qu’aussitôt passé l’arrêt du tramway, elle disparaîtra sous le porche et filera comme une anguille, et c’est soudain comme une désolation que lui donne la perspective de cette absence, Josef est surpris de ce sentiment-là qui vient se loger dans son ventre. »

Extrait d’un roman en cours d’ecriture. Un extrait plus complet est publié dans le numéro 3 de la revue La première chose que je peux vous dire (parution septembre 2014).

 

ALIDA SURSAUTE ET POUSSE UN CRI, CE N’EST RIEN, c’est juste un chien, qui l’a surprise, qui saute sur ses jambes, il semble content de la voir, jappe et quémande des caresses, elle a peur et le repousse d’un violent coup de pied dans le flanc – pauvre chien, pardon, elle bredouille, elle bégaie, pourquoi j’ai crié comme ça, en plus je le connais, j’ai oublié, comment il s’appelle ?

Le maître du chien allait répondre, mais Alida est déjà partie, fébrile, la main devant la bouche à s’excuser tout bas et à ravaler un sanglot. Le chien a couiné et retourne vers son maître qui aurait peut-être rassuré Alida si elle ne s’était pas enfuie, ou bien se serait plaint de sa maladresse, qu’aurait-il fait ? Josef s’appelle le maître, qui est désolé qu’elle ait eu ce geste-là, non pas pour son chien qui s’en est déjà remis, mais pour elle, qui semblait si nerveuse et gênée, malheureuse comme les pierres, oui, c’est comme ça qu’ils disent ici, Josef est presque inquiet. Il la regarde s’éloigner, à son tour embarrassé que son chien l’ait effrayée et de ne même pas s’en être excusé, et en plus de quoi a-t-il l’air, avec sa barbe de quatre jours, son teint rouge ou blafard, il ne sait même pas, sans miroir, quelle couleur donne l’hiver à son visage, peut-être a-t-elle eu peur de lui autant que de son chien ? Josef se sent soudain honteux et gauche dans son corps épais que trois paletots superposés rendent informe, est-ce une pudeur imbécile qui l’envahit, oui peut-être, et puis la jeune femme était triste ; elle était aussi très belle dans sa veste gonflée de vent, il se dit qu’elle ne méritait pas sa lourdeur sur sa route, pas plus que lui ne méritait son élégance.

Alida est toute habillée de noir et ses contours s’effacent dans la nuit. Josef sait qu’aussitôt passé l’arrêt du tramway, elle disparaîtra sous le porche et filera comme une anguille, et c’est soudain comme une désolation que lui donne la perspective de cette absence, Josef est surpris de ce sentiment-là qui vient se loger dans son ventre. Il sait aussi que dans l’embrasure du porche, elle allumera la minuterie et la rallumera une fois arrivée sur son palier, il le sait à la lucarne du quatrième étage qui s’éclaire une ou trois minutes plus tard selon qu’elle prend l’ascenseur ou monte à pied. À vivre ici, il est vrai que le vieil homme finit par être un peu au fait de la vie des gens du quartier, et tout particulièrement ceux de cet immeuble-là dont l’entrée est dans son champ de vision, il ne manque presque rien de leurs allées et venues quotidiennes. Josef sait qui habite à quel étage et avec qui, il connaît les manies de chacun, les solidarités comme les petites jalousies, et n’est pas sans ignorer par exemple qu’Alida suscite des désaccords à tous les paliers, que malgré les remontrances de ses voisins, elle s’entête à laisser la porte du porche grand ouverte. Tous lui rappellent chaque semaine que pour des raisons de sécurité et surtout la nuit, il faut qu’elle la ferme, qu’elle la pousse jusqu’à entendre l’enclenchement du loquet dans la serrure – oui, oui, promis, j’y penserai, mais elle sait qu’elle ne le fera jamais. Et Josef n’est pas dupe. Il a remarqué que les soirs où un voisin se trouve à rentrer en même temps qu’elle et prend évidemment soin de bien fermer la porte, elle redescend dès que ledit voisin s’est verrouillé chez lui pour la rouvrir. Pire, elle fait justement tout pour empêcher l’enclenchement du loquet. Josef est-il le seul à connaître son petit manège ? Cette idée lui plaît, mais à l’idée que son sourire certains soirs dépende d’un caillou sous une porte, il rit presque de lui. Que son exigence du bonheur puisse se résumer à si peu le rassure, mais l’attriste tout autant. Oui, une lumière grise trahit un peu le méli mélo de ces sentiments-là dans les yeux de Josef.

Laurence Vilaine