L’enfer des préjugés

30 avril, plage du Prado, 17 h

Nous sommes allongées sur du simili sable gris, alanguies face au clapotis des vagues et au miroitement de l’eau. À notre droite le soleil s’écrase sur les îles du Frioul — éternel fil conducteur et point de repère du séjour — tandis qu’à notre gauche s’élève majestueusement le parc national des calanques, constellé çà et là de tours qui forment un orgue d’habitation. Nous observons silencieusement la mer et je détecte une forme indistincte flotter devant nous. Malgré moi, avant même de comprendre qu’il s’agit d’un bout de bois, je ne peux m’empêcher d’imaginer le corps d’une femme ou d’un homme rejeté par les tréfonds de la méditerranée. Je ne sais pas si mon interlocutrice pense à la même chose. Pendant ce temps, une femme en combinaison noire pénètre insensiblement dans l’eau gelée et s’éloigne en crawl d’un rythme lent et puissant. Je raconte à mon interlocutrice comment je récolte les témoignages de femmes ayant connu une ou plusieurs formes d’enfermement au cours de leur existence. J’aimerais qu’elles puissent elles aussi enfiler cette combinaison afin de devenir résistantes aux douleurs, aux remous, aux courants contradictoires de leurs vies !

Mon interlocutrice a connu l’exil en quittant son pays d’origine à 17 ans, parce que des menaces de mort pesaient sur sa tête. Dans sa contrée, elle n’a jamais mangé hors de sa maison parce que née fille unique. Par superstition certains attribuent aux enfants uniques des pouvoirs magiques, ce qui justifie qu’on les assassine pour récupérer ce prétendu pouvoir. Dans sa contrée, on utilise les plantes aussi bien pour soigner que pour tuer.

Elle me raconte que beaucoup d’Africains quittent leurs pays pour les mêmes raisons et connaissent un désenchantement sans fin en arrivant en France. Ils ressentent des bouffées délirantes en se retrouvant confrontés aux préjugés des blancs. Mon interlocutrice est arrivée en connaissant la langue et la culture française, venant d’un pays colonisé d’Afrique de l’Ouest. Ses détracteurs en revanche ne connaissaient rien à la sienne, mais la considéraient à priori comme ignorante et pauvre. Leur mécontentement passif agressif s’accroissait en comprenant qu’elle n’était ni l’une, ni l’autre et qu’elle aurait préféré rester dans son pays.

– Si je retourne là-bas, je suis confrontée au même risque d’empoisonnement, pour d’autres raisons : récupérer des terres. La dernière fois, j’ai été exfiltrée du village pendant la nuit. Certains exilés oublient de prendre leurs précautions et reviennent au pays pendant les vacances pour ne plus jamais en revenir… En France, ce n’est guère mieux. Mais lorsque je suis considérée comme inférieure du fait de ma couleur de peau, ce n’est pas moi qui suis enfermée dans mon enveloppe corporelle, ce sont les autres qui sont enferrés dans leurs préjugés. D’où je viens, on m’a appris à réfléchir les relations humaines de manière horizontale et non verticale. Ce que j’ai appris à la plupart des blancs quand je suis arrivée en France, car ils ne pouvaient s’empêcher de penser que j’étais subalterne, ou un objet exotique de convoitise, ce qui revient au même. Quand en tant qu’immigré il faut gérer ça en plus de l’isolement et de l’exil, certains ne s’en relèvent pas…

La femme à la combinaison noire sort enfin des flots telle une guerrière, les muscles saillants, le cuir lustré, les épaules élargies. J’observe la peau veloutée de ma mère, ici alanguie près de moi au soleil et je songe que les préjugés ont la peau dure… je ne lui dis pas que les mêmes préjugés dont elle a été victime me touchent également. Le racisme n’a guère évolué, il s’est simplement transformé, systématisé. Je pense à cet américain blanc qui s’est suicidé en apprenant par le biais d’un test que son ADN comprenait 1 % d’origine ethnique africaine et je ne peux m’empêcher de rire. Ma mère me sourit doucement et nous regardons devant nous, le morceau de bois s’échouer à nos pieds.