Le mot manquant

Jour 20

Un pont de trois kilomètres carrés sur lequel on sort peu : une heure par jour au mieux, selon les conditions météo. Un habitacle variant de quelques mètres à une centaine de mètre carrés. Trois mois de relations sociales présentielles réduites à une poignée de contacts. Il aura suffi d’un virus particulièrement contagieux pour que la moitié de l’humanité se retrouve dans la peau des marins de haute mer. Les mouvements de l’océan et les vibrations des machines en moins. Dans la peau de ces marins immobiles que sont les employés des plateformes pétrolières, si l’on préfère.

Hiérarchie, efficacité, norme, corps (physique) et corps (social), possession, rythme, ordre et chaos, politique, urbanisme, autarcie, érotisme, retenue, politesse (des corps), carcéral, météo, temps-espace, continuum, décompression, condensation, dilution, science-fiction, huis-clos, interdépendance, quotidienneté, simulacres, océan-mer, angle-mort, humain, écologie, rendement, productivité, addictions, combinaisons, intelligence (collective), mondialisation, terre (!), pillage, données, sas, crevettes,  oreilles (d’or), international (English), black-out, rituels, routine, inéluctable, vérité, fantasmes, horizon, analogies : tels sont les mots-clés, classés par ordre d’importance, qui avaient émergés lors de notre toute première résidence de travail, début janvier 2015, autour du projet Océaniques anonymes.

Je me souviens qu’avec Hélène nous avions été surpris de ce que notre interaction avec Gaël ait conduit à utiliser des mots, des références, des concepts différents de ceux que nous avions l’habitude d’utiliser pour évoquer nos embarquements. Constat qui nous avait semblé encourageant, validant l’intuition qu’il nous restait encore beaucoup à dire et que la danse contemporaine nous aiderait à enrichir le témoignage dont nous nous sentions dépositaires.

Je me souviens aussi que nous avions âprement débattus sur le concept de huis clos. Gaël, partant de la définition sartrienne, pour le disqualifier, Hélène et moi rivalisant d’anecdotes et de vocables connexes (promiscuité, autarcie, interdépendance, carcéral, vaisseau (spatial), quarantaine…) pour qu’il soit inclus dans notre boîte à outil. Je réalise aujourd’hui, cinq ans plus tard, qu’un mot nous manquait et qu’il nous aurait tout de suite mis d’accord.

Ce mot est le mot qui était encore sur toutes les lèvres, dans toutes les têtes, il y a un mois. Un mot qui  déjà se délite, dissout par son antonyme en vue de leur disparition commune. Il semble clair qu’il ne sera bientôt plus que le marqueur temporel d’une crise sanitaire datée (car, n’en doutons pas, la prochaine pandémie sera sommée de susciter son vocabulaire propre) quand il pourrait être celui, universel et éternel, d’une condition : celle des marins hauturiers.

Hélène a pu s’en rendre compte. À aucun moment pendant les mois de réclusion qu’elle a partagé avec Vincent, son compagnon chef mécanicien dans la marine marchande, celui-ci n’a manifesté la moindre velléité de sortie, ne serait-ce que pour aller voir la Méditerranée, à deux pas de chez eux. Dans un mois-et-demi, quand nous serons enfermés à douze dans les locaux de la compagnie Kale, à Porto, pour lancer la création d’Océaniques anonymes, Vincent sera de nouveau en mer pour une durée indéterminée. Qui s’en portera le mieux ?

D.G.

Légende photo : À bord de la frégate Nivôse. 2010 ©Hélène David

 

 

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