Le déferlement du temps

Nous sommes arrivés en train et descendus sur un quai désert et venteux. Je ne reconnais rien. À quand remonte ma dernière visite ?

Marseille, L’Estaque

Mercredi 24 avril

 

Nous prenons un apéritif éclair dans un rade douteux face au port avant de repartir. Le vent est si frais que mes doigts restent crispés sur le stylo qui peine à glisser les mots. Je suis heureuse de cette journée de retrouvailles et cela ne facilite pas non plus la tâche. Lorsque l’on est saisi par le bonheur, on pense à tout sauf à écrire. La concentration s’enfuit, le temps déferle. Aujourd’hui je ne peux plus l’ignorer, le temps est un déferlement infernal. Et délicieux.

Infernal et délicieux.

Nous sommes arrivés en train et descendus sur un quai désert et venteux. Je ne reconnais rien. À quand remonte ma dernière visite ? Le temps me bouscule comme la rafale de mistral qui me projette sur un platane. Boulevard Fenouil, nous descendons vers le port. Je fouille mes souvenirs, j’attends qu’ils ressurgissent. Mais rien ne correspond à ce que je vois. À force de chercher, ils s’étiolent davantage, écrasés par la lumière implacable de la Méditerranée. Je me souviens de mon arrivée en navette fluviale encore enfant, j’avais gardé en mémoire un petit port de pêcheur bucolique, avec ses terrasses frétillantes, ses vendeuses de panisses souriantes et ses fleurs à chaque coin de rue.

Ils n’y sont pas.

La route qui borde le port est arpentée par des hordes de véhicules hurlants, les cafés abritent quelques faciès avinés et une poignée de touristes perdus tandis que les innombrables bateaux s’entrechoquent au rythme de la houle. J’aperçois un clocher dans les hauteurs et d’un regard tacite, nous grimpons à sa recherche. Dans le silence des ruelles, je songe aux villages toscans que nous avons tant aimé, où nous nous sommes aimés et dont la trace perdure : retrouver en chaque lieu la sérénité des placettes d’églises italiennes. 

De notre belvédère, nous mirons les îles du Frioul et les bateaux de croisière qui les contournent puis filent vers Sud. Les îles se détachent, merveilles arides et alanguies, de la masse bleu profond tumultueux qui les encercle. Nous poursuivons notre route, et croisons une ribambelle d’adolescents au style « claquettes-chaussettes-jogging-lunettes-casquettes », dont l’énergie me vieillit encore un peu plus :

« Eh Madame vous cherchez quoi ? On connaît tout Marseille nous ! C’est votre voiture ça ? Ah bon vous n’avez pas de voiture ? Et vos enfants ils sont où ? 10 ans que vous êtes ensemble et toujours pas d’enfants ? Il serait temps là, vous avez quoi, 40 ans ? Ma sœur avait deux enfants à 20 ans elle, maintenant je sais même plus combien ils sont ! »

Je n’ai pas encore 30 ans mais je souris à mon compagnon. Ces jeunes ont deviné en trois questions à quel point nous étions insouciants. Ils ne se doutent pas que nous ne cherchons rien en particulier à l’Estaque, si ce n’est une atmosphère propice où s’installer, avec vue sur le large. Loin du tumulte, des affectations, avec pour horizon la mer, ses calanques et ses invitations au voyage.

Alors que nous longeons les voies de chemin de fer du petit train bleu et dépassons quelques immeubles et terrains en friche jonchés de détritus, je songe que décidément, l’Estaque me fait penser à tout, sauf à l’Estaque. Mon compagnon semble ravi, à sa calme façon. Il prend quelques clichés, puis abandonne l’idée : « Ça ne donne rien, il y a toujours un truc qui cloche sur la photo, mais c’est normal puisque le charme d’un lieu ou d’une personne n’est pas figé, il est donc difficile à saisir. »

Arrivés à l’extrémité nord de la ville, la zone portuaire et industrielle de Marseille se découpe nettement sur notre gauche et la commune, soudainement gigantesque, s’étend sur toute la longueur de ses cinquante-sept kilomètres de façade maritime. Notre-Dame-de-la-Garde parait minuscule et disparait à chaque passage nuageux. Au Sud nous distinguons les montagnes qui plongent dans la mer et la Pointe-Rouge. Par contraste, elle m’attire. Il est temps de redescendre. En contrebas, les vagues s’écrasent lourdement sur les digues qui protègent le port de plaisance.

L’Estaque dans sa froideur hivernale me semble d’une beauté brute et isolée, et le nouveau souvenir qui se crée n’arrive pas entièrement à chasser l’ancien, celui du paradis perdu de l’enfance.