Jour J-15

Dans 15 jours, présentation de la lecture performée « Volutes » en compagnie du plasticien sonore Guillaume Laidain. L’appartement de résidence est transformé en atelier. L’immense table du séjour est occupée par mon rouleau de dessin. Environ 5 mètres par 1m50 de dessin fait au sol, par frottage, prises d’empreintes sur les différents sols de la Friche. À genoux sur le papier (un petit coussin sous les genoux pour épargner le papier) un bâton de mine de plomb en main, je frotte, le sol apparaît. Ce frotte-là a un son, qui change suivant le sol, dans ce son-là des mots sont venus. Dans les sons travaillés par Guillaume Laidain j’ai ensuite agencé le texte, non. Agencé on le croit organisé. Oui. Voilà. Tout ce temps à dessiner à quatre pattes le bâton de graphite en mains (je joue de la main droite et de la main gauche), le temps des rencontres avec Julien Blaine, avec Jean-Jacques qui m’a fait visiter tout le chantier, avec Philippe Foulquier qui m’a conté l’histoire, le temps à se promener, à rencontrer, toute cette nourriture s’est transformée, a pris le temps de se transformer, et à l’écoute de la pièce sonore de Guillaume tout s’est déroulé, un long poème une ode à la Friche « Volutes » c’est une ode à la Friche, à ce terrain incroyable, à ces découvertes, à son histoire sur le sol. Les rails par exemple, je suis tombée amoureuse de ces rails qui ne se distinguent plus que dans le jardin, à fleur de sol. Là mon rouleau de papier dessus. Et tout ce grand dessin, ce rouleau, je l’ai déroulé sur la table atelier du séjour, et par dessus j’ai mis un voile de lin, sur lequel je brode les motifs en transparence du sol pris en empreintes. Cette œuvre tissée sera présente sur le sol pour la lecture performée, pour le grand dessin je ne sais pas encore, ce que je sais c’est qu’il appartient à cette histoire, ce moment si particulier de la transformation de la Friche. Depuis que le texte est sorti sur la pièce sonore, je le travaille, je le mâche, je le dis, inlassablement je lui fatigue ses phrases pour qu’il naisse seul essentiel et juste. C’est très prétentieux, mais c’est à quatre pattes qu’il est né. On peut avoir beaucoup de prétention à quatre pattes. Moi j’ai le sentiment d’enlever la prétention du texte en lui mâchant ses inutiles. Donc je frotte (le dessin) je fais le point (la pièce tissée) je mâche (le texte). Je suis une auteure plasticienne comblée. C’est rare un accueil comme ici, c’est rare de ressentir la bienveillance autour, le cocon qui engage qui ouvre.

Lorsque je suis arrivée, j’ai mis pas loin de 10 jours à arriver. Si on vous transporte dans une autre ville vous perdez d’un coup tous vos repères. Plus aucune tête familière, le frigo ne s’organise pas de la même façon, pour le remplir c’est un autre chemin, un autre magasin, vous ne connaissez plus les caissières, aucune chance de croiser un visage connu, vous vous perdez dans le grand appartement vous confondez l’autre chambre et la salle de bain, ce n’est pas grave il n’y a encore personne dans la seconde chambre. Le papier toilette se trouve sur votre droite à mi-hauteur au lieu d’à gauche en bas. Il y a de la lumière, c’est plein feu tout le jour vous avez l’habitude de vivre dans la pénombre vous ne le savez pas, là quelqu’un a allumé la lumière, ça gêne. Vous dormez seule vous réalisez après coup que, seule, vous dormez du côté de votre mari. Vous êtes seule pour les repas vous vous rendez compte que non en fait, le matin vous n’avez pas faim. Vous expérimentez un truc drôle (pour une occidentale) vous ne mangez que si vous avez faim et quand vous avez faim. Vous buvez votre petit coup le soir et certains soirs les petits coups sont les petits coups de vos petits coups. Vous commencez à oser prendre le tram au bout de 5 jours, vous fêtez cette victoire un grand coup, la ville ah ah vous appartient, Marseille Bonjour ! Mais personne ne vous répond en coeur dans le tram vous laissez le siège à une vieille dame. Vous connaissez les vieilles dames si ses yeux pleurent c’est le vent pas elle, elle s’excuse elle est handicapée mais elle ne descend pas loin ça l’embête de demander la place, mais pensez-vous! vous répondez très en verve on vieillit tous on sera peut-être tous handicapés ! Bref vous commencez à tomber amoureuse. Tout est extraordinaire, le ciel la lumière les couleurs. Vous courrez chez le marchand de lin, vous achetez des fils de couleurs, c’est décidé la pièce tissée sera en couleur. Roulement de tambour, à 40 ans la couleur apparaît dans votre travail.