Jeudi 6 février

Le rythme rompt. Le corps n’a plus sa ration de stress, de nœuds. Loin des stats, des stocks et des SMS, le corps est en manque. Le corps se rebelle.
Rétro-journal de résidence #2

Le rythme rompt. Le corps n’a plus sa ration de stress, de nœuds. Loin des stats, des stocks et des SMS, le corps est en manque. Le corps se rebelle. La première nuit fut pénible à ne pas profiter de la plénitude – la promesse de l’ataraxie est toujours associée chez moi à ce sursaut, cette dépression littéralement physique qu’est la bascule dans la paix la plus totale à ma portée. De mémoire, la première fois que je l’ai ressentie, c’étaient en visite chez la traductrice oenophile, sur les chemins cyclistes de Maranges et de Mercurey, fier de trimbaler des premier crus sous mon guidon, tout juste bon à prendre des chiures d’oiseau sur la tête pour me rappeler la vie de bureau.
Plus le corps se fond au soleil, plus se dénouent les os. L’impression de sortir de terre, d’une carapace de terre. Se vouer au pays donné. À la clairvoyance, au silence, à l’horizon dégagé, à l’absence de briques, de fils ou d’entrepôts scellant la vue. Tenace intuition que cette sensation de paix est due à la part insulaire de la Villa, en surplomb par rapport à la Friche, et entre deux eaux, entre le relief bosselé de la Belle de Mai, paradis pour randonneurs et géologues dont aucune rue ne va droit, et les bien nommées Chutes Lavie, porte de sortie du centre ville de Marseille.

Bonheur de réouvrir Bessette. Réouvrir est un grand mot. Ouvrir, pudiquement. J’ai mis sous clefs les cinq inédits de B7 dont Claudine Hunault et Cédric Jullion m’ont confié la charge lors du mon premier long séjour estival à Marseille (salut à la rue Marignan !) J’ai lu et relu le début du Roman de Rose sur fichier. Je n’ai pas ouvert les tapuscrits. Ils m’attendent encore dans la valise symbolique, dans mon armoire.
Aujourd’hui, je déjeune de Fading. Relire sous la stupeur de ce ciel, sous la tranquillité de ces pierres, est électrisant. Lecture d’une traite, plus fluide. Le délire de persécution est moins prenant ; le trouble, le troublant, la part de folie y apparaît plus nue / plus crue. C’est l’histoire de Dora, qui prend conscience que sa raison la quitte en cherchant les raisons de tous les accidents survenus aux enfants qu’elle gardait à l’église.
 La tension de Bessette est plus cruelle, plus inattendue, plus drue. Et voici pour moi, dans l »interrogatoire sur les coïncidences :

« Ceux de Paris écrivent ils encore ? Des lettres. Des lettres lentes. »

Des lettres qui arriveront trop tard pour sauver l’accusé. Quitter Paris, c’est libérer les verrous comme Bessette libère les surmois. Libérer la conscience comme Bessette libère des règles, des décors, des débuts et des fins.

« Lynchage rêvé.
 Conjugaison sinistre des auxiliaires et simplification du verbe. »

La moindre atteinte à ce calme me met en rage. À Paris, dans le rythme insensé du bureau, les contrariétés, les négociations, les retards, sont légion et monnaie courate ; ici, c’est sacrilège, une blessure grave, et j’envenime avec précaution chaque mail qui vient troubler mon otium.