Globish

Jour 18

 

Lorsque je l’ai rencontré sur le Summit Terra Mircel Shiper avait 49 ans dont vingt-cinq passés en mer. Roumain, il parlait un français globish équivalent à cet International english, utile pour transmettre des ordres et des informations rudimentaires, inopérant pour les nuances et les mouvements de l’âme. Avec cette langue approximative – et tellement contagieuse – il avait pu me dire que marié et père de deux filles étudiantes à l’université il subvenait, avec son salaire d’ajusteur embarqué, aux besoins d’une famille privée d’opportunités de travail par le chômage endémique sévissant alors dans son pays. Cela ne l’avait pas empêché de rêver quelquefois à un retour définitif à terre, à envisager sérieusement une émigration vers l’Espagne. Mais la réalité du « d’argent » – nulle part ailleurs il ne pourrait prétendre à 1800 dollars mensuels même sans congés payés ni prestations sociales – avait fini par l’en dissuader : – maintenant, je sais que je vais continuer le plus longtemps possible.

J’avais pu comprendre que j’avais de la chance, que le gazier étant chargé et le vent bien orienté il bougeait moins que d’habitude ; que pour Mircel la chaleur dans la salle des machines était devenue presque supportable :  – Quand on est dans le Golfe Persique c’est épuisant. Il fait plus de cinquante degré. On boit des litres d’eau et on doit se changer trois fois par jours.  Il avait aussi pu me décrire la façon dont il restait en contact avec les siens pendant ses quatre mois d’embarquement : – Un coup de téléphone par semaine et un e-mail tous les deux jours. Mais les limites du français international n’avaient pas tardé à réapparaître au détour d’une question mal comprise. Le marin ayant cru saisir que je l’interrogeais sur le manque sexuel (ce qui n’était pas le cas) avait ainsi répondu, après un long soupir  – … Le dur c’est…mm… je pas possible de dire en français. C’est difficile de traduire. Il y des choses jolies, des choses… C’est ça la vie.

Après avoir relu  l’interview de Mircel, j’ai eu envie de savoir ce qu’il était devenu, s’il naviguait toujours. N’ayant aucune possibilité immédiate pour le contacter je me suis connecté au site Marine Traffic pour tenter de localiser le Summit Terra, imaginant que peut-être il serait encore employé à ce bord. L’interface du site est un planisphère qui donne en temps réel la position des navires de commerce et de pêche du monde entier. Les myriades de petite flèches rouges, vertes et bleues orientées selon leur cap permettent en un coup d’œil de comprendre le rôle essentiel jouée par les marins dans la mondialisation, de visualiser les grande routes maritimes, de rendre concret des chiffres qui peinent en général à faire exister les réalités qu’ils sont censés dépeindre : 80% du transport mondial passe par les océans ; 9 milliards de tonnes de marchandises allant du pétrole au téléphone portable, du jean à la viande congelée, de l’uranium aux automobiles sont acheminés par d’un continent à l’autre par 420 000 navires et 1,4 millions de marins.

Le moteur de recherche trouve tout de suite le Summit Terra. Il se trouve à 12°19 N et 75°25 W, c’est à dire au sud de la péninsule indienne, au large de la ville de Cochin. En attendant de bifurquer vers sa destination JKT IN que je suppose être Jakarta en indonésie, il fait route au cap 161 à une vitesse de  15 nœuds.  Je note au passage que s’il n’a pas changé d’affréteur depuis 2006, il s’appelle à présent Sea Dolphin et navigue désormais sous pavillon libérien. Avec ou sans Mircel.

D.G.

Légende : Deux marins de la frégate Nivôse dans les Quarantièmes rugissants. ©Hélène David

One comment

  • tout à fait ton style. une bien belle réussite.
    tout comme j’en suis sur, ton chien dans les dents
    braovo

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *