Balcon © Didier da Silva

Le monde sur un plateau alpin

En « montant » à Barcelonnette pour une résidence de deux semaines, dans le cadre de l’opération « Rouvrir le monde » menée par la Drac Provence-Alpes-Côte d’Azur et La Marelle, j’apportais dans mes bagages les œuvres complètes de Francis Scott Fitzgerald, sujet de mon prochain livre. À peine arrivé (c’était un dimanche), je me suis assis dans une prairie, la première que j’ai trouvée, au sud du bourg, pour commencer son premier roman, Loin du paradis. Et j’ai trouvé qu’il y avait une douce ironie à cela, car le paysage que j’avais sous les yeux me semblait en tous points paradisiaque. 

Mon premier soin, le lendemain matin, par correction en quelque sorte, a été d’apprendre les noms des sommets dont ma petite terrasse, dans l’appartement que la médiathèque mettait à ma disposition, au troisième étage de son propre bâtiment, m’offrait royalement la vue imprenable : Le Chapeau de Gendarme, la Tête du Clots des Morts, le Pain de Sucre. Et je dois avouer que si j’ai peu lu Fitzgerald, et encore moins écrit à son propos, pendant les quinze jours qui allaient suivre, c’est en grande partie de leur faute, tant j’étais fasciné par le spectacle toujours changeant de la lumière sur ces augustes cimes, et le ballet des brumes et des nuages : contempler les ciels de montagne est un travail prenant. 

L’après-midi même, je rencontrais certains des participants de ce que je ne savais pas trop comment appeler : un atelier d’écriture ? – mais nous écririons peu ; Myriam, la directrice éminemment sympathique de la médiathèque, trouverait la solution : un café littéraire. Car si je n’ai pas insisté beaucoup pour que mon petit groupe « produise » des textes, fort du principe que la littérature, comme l’amour, ne se commande pas, je n’ai pas eu à forcer la venue d’une parole qui ne demandait qu’à se libérer. Or parler, c’est écrire un peu. Et notre café n’a jamais été silencieux. 

Je leur ai fait découvrir mon travail, leur ai fait la lecture de plusieurs textes qui m’accompagnent, m’aident à vivre et à écrire, j’ai partagé avec eux mon enthousiasme pour un étonnant texte découvert sur place, sur la suggestion de Myriam, la Vie pénible et laborieuse du colporteur Esmieu*, récit de vie d’un homme du pays ; mais ce sont eux, ou plutôt elles, car la majorité était des femmes, ces « personnes âgées » qui me faisaient l’honneur de rejoindre mon cercle, qui m’ont fait la leçon, pour ainsi dire, m’apprenant combien les confinements successifs que nous avions connus, et qui pour moi s’étaient montrés bien peu pénibles, au bout du compte (un écrivain s’auto-confine si volontiers !), avaient été pour elles des moments difficiles, parfois tragiques. Ainsi je n’oublierai pas la réponse de la doyenne de notre « café », Margot, 98 ans, empêchée pendant plus d’un an par les implacables mesures sanitaires de voir son amoureux, lequel vivait pourtant à quelques mètres de sa chambre, dans leur hospice, quand je lui ai demandé si, depuis, elle le revoyait : « Bah, vous savez… La vie est une suite de détachements… »

C’est à regret, au terme de cette résidence, que je me suis détaché des montagnes, de ces merveilleux paysages que je n’imaginais pas avoir été le théâtre de tant de petits drames intimes, de tant de solitudes. À regret que j’ai quitté la petite communauté éphémère que nous avions formée sous la houlette de l’infatigable Myriam, que je veux remercier ici de son implication et de sa gentillesse ; tout comme je veux saluer la mobilisation sans faille de Corine et de Claire, accompagnatrices de nos « seniors » et membres actifs de notre cénacle.

Le dernier jour s’est conclu par un goûter, pour lequel le gourmand impénitent que je suis avait préparé un gâteau, un de mes « classiques favoris », le fondant chocolat-framboises. En voici la recette : 

3 œufs
200 g de chocolat
100 g de cassonade
100 g de beurre
125 g de framboises 

Faire fondre au bain-marie, à feu doux, le chocolat et le beurre en morceaux (rapidement, en remuant souvent), puis laisser refroidir. 
Battre les jaunes avec le sucre jusqu’à ce qu’ils triplent de volume. 
Battre les blancs avec une pincée de sel. 
Mélanger le chocolat au beurre aux jaunes sucrés, puis incorporer délicatement les blancs, en trois fois. 
Verser la pâte dans un moule à cake beurré et fariné ou tout autre moule pas trop vaste. 
L’oublier au frais une heure ou deux. 
Parsemer les framboises sur la surface, en les y enfonçant un peu, avant de faire cuire le tout 18 minutes, pas plus, à 180o C. Le centre doit encore ballotter : si ça n’a pas l’air cuit, c’est que c’est cuit.

Hasta luego, Barcelonnette !

 

Voici ce que j’écrivais sur ma page Facebook le 14 septembre : « Sans cette résidence dans la médiathèque de Barcelonnette, je n’aurais jamais découvert cette pépite, dévorée avec enthousiasme. Soit la transcription d’un récit absolument singulier, écrit au soir de sa vie, en 1823, par un gars du coin qui, à l’âge de 11 ans (!), pendant l’hiver 1773, parce que son père lui avait confisqué le fruit de ses braconnages, quitte la maison, outré par cette injustice, pour marcher jusqu’à Marseille et y chercher un état ­– ce sera celui de colporteur de drap. C’est dans une maison de Cogolin où il est mort, père d’une famille nombreuse mais sans avoir jamais voulu revoir ses parents, qu’on a retrouvé en 1960, pendant des travaux, ce manuscrit de 66 pages, écrit serré, sans ponctuation, dans un franco-provençal défiant toutes les règles de la grammaire et de l’orthographe. Pour qui, pourquoi a-t-il été écrit ? Mystère. Mais Jean-Joseph Esmieu, en l’écrivant, se souvient de sa fuite enfantine, sous la neige, comme si c’était hier, et de toutes les rencontres qu’il fit, bonnes et mauvaises, et son récit est magnifique de vérité, de poésie brute. L’autre gros morceau de ces mémoires, c’est sa poursuite acharnée, pendant deux ans, sous la Terreur, de deux gredins, un père et son fils, qui lui ont volé une caisse de dentelles, toute sa fortune : la course-poursuite (souvent drôle) traverse toute la Provence et même un évènement historique, le siège de Toulon, Esmieu manque se faire fusiller mais le remarque à peine, il ne songe qu’à ses mouchoirs de lin et à venger une injustice, encore une. C’est peut-être pour cela qu’il a écrit : pour témoigner qu’il fut un homme honnête, dans un monde de scélératesse. Ah quelle merveille que de tels textes existent ! »

Marseille, le 25 septembre 2021
Didier da Silva

Carnet de résidence

Didier da Silva

27 septembre 2021

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