Image : Photo © Danielle Vioux

Rougeâtre, d’Abdulrahman Khallouf

« Rien n’a plus de goût, même tomber sur les meilleures affaires ! », ainsi se dit Mohammad en conduisant le pick-up plein à craquer. Il avait réussi à entasser à l’arrière deux frigos et trois machines à laver, cinq micro-ondes et trois téléviseurs dont deux à écran plat, huit ordinateurs dont un portable, deux clims, trois plaques à cuisson et cinq machines à coudre.

Le pick-up s’éloigne des provinces de Hama laissant derrière lui le village détruit après avoir été pendant plusieurs mois la scène de combats acharnés entre les rebelles et l’armée syrienne régulière. Cette dernière avait mené l’assaut la nuit passée et repris le village. Mohammad avait été, comme d’habitude, dans les lignes arrières de l’armée, prêt avec d’autres à fouiller les maisons après le passage des soldats pour embarquer tout ce qui restait épargné par les explosions et les bombardements. Le pick-up appartenait à un officier de son village. Comme ce dernier était toujours au courant du déroulé des opérations militaires, il prévenait son associé lorsque l’heure de l’entrée de l’armée dans les zones des rebelles s’approchait. Mohammad partageait par la suite avec l’officier l’argent une fois les affaires vendues sur les marchés de l’occasion qui s’étaient multipliés depuis le début de cette guerre.

Mohammad arrivait ainsi à subsister aux besoins de sa famille et même à mettre un peu d’argent de côté. Avant la guerre, il travaillait comme chauffeur de bus entre les villes côtières et celles du nord. Cette route avait été coupée depuis 2012 et la société de transport où il travaillait avait mis la clé sous la porte. Le village où vivait Mohammad se trouvait à environ deux cents kilomètres d’ici. Tout était calme dans sa région puisque la base militaire russe était à proximité, et que le président de la Russie - que les Syriens appellent désormais Abou Ali Poutine -, ne permettait jamais aux combats d’arriver jusqu’ici.

« Ah, si je n’avais pas dépassé cinquante ans depuis un moment, je serais aux premières lignes avec les gars depuis longtemps, mais personne ne peut rien contre la vieillesse ! » Mohammad répétait ces mots depuis les premiers mois de la guerre tout en sachant au fond de lui-même qu’il n’était pas si faible que ça. Quand il s’agissait de porter un meuble ancien ou un électroménager ou même une baignoire, son corps ne l’a jamais trahi. Mais il évitait toujours de le faire devant les autres. Son cauchemar le plus terrifiant c’était qu’on l’appelle comme réserviste et qu’il soit obligé d’aller se battre, qu’on lui dise qu’il était encore assez fort pour porter les armes, pour aller venger tous les martyres et prêter main-forte à ceux qui meurent tous les jours pour défendre le pays.

Il se rassurait en inventant des maux à son dos ; à ses genoux et n’hésitait pas à montrer une fatigue exagérée lorsqu’il portait quelque chose en public. Son corps se mettait à mimer les corps des vieux ; son dos se courbait et ses jambes fléchissaient ; ses genoux tremblaient, en particulier quand il passait près du centre de recrutement militaire. Il se souvient encore du jour où il était venu se présenter ici trente ans auparavant. Le pays était « normal » à l’époque mais malgré ça Mohammad n’avait pas voulu mourir pour sa patrie. Il avait payé une grande somme d’argent en pot-de-vin pour ne pas être envoyé au Liban où les soldats syriens périssaient par centaines. Comment s’imaginer faire ça maintenant alors que la Syrie était devenue étrangère à elle-même et que les portraits de Vladimir Poutine et de Hasan Nasr Allah sont devenus bien plus présents que ceux du président syrien !

Les gestes que le corps de Mohammad avait intégrés pour jouer le rôle d’un vieux avaient fini par devenir une partie intégrante de son comportement. Sa peur avait de quoi se justifier ; il avait vu dans les cinq années passées de cette guerre des scènes dignes de blanchir les cheveux des enfants. Il avait vu de près les corps mutilés qu’on essayait de rassembler après les combats et il avait pu imaginer les horreurs qu’ils avaient subies. Il avait aidé à porter les membres découpés qu’on mettait dans des sacs-poubelles et d’autres à moitié dévorés par les charognards, des corps carbonisés et d’autres sans tête. Les images l’obsédaient et l’empêchaient de dormir mais il finissait toujours par se rassurer en se disant qu’il ne pouvait pas souffrir plus que les autres.

Il y avait aussi la mort de l’ennemie qui n’était pas moins cruelle que la mort des soldats de l’armée syrienne. Comment oublier première fois où il avait été invité par les milices pour profaner les cadavres des rebelles et de leurs familles ! Il aurait préféré ne pas participer à cette cérémonie mais il n’avait pas pu décliner l’invitation car son désistement aurait été interprété comme un manque de loyauté ou une lâcheté dans le meilleur des cas. Il avait dit qu’il ne souhaitait pas salir ses mains en touchant cette « saleté » et il s’était contenté d’uriner sur les cadavres. Pendant qu’il le faisait, il avait aperçu les yeux ouverts du cadavre d’un combattant. Les yeux fixaient son sexe contracté. Ce regard l’avait percé et lui avait fait sentir le degré de décadence qu’il avait atteint ; la honte le dévorait. Mais après quelques minutes, il avait eu l’impression que ce qu’il avait fait était négligeable comparé à ce que les autres avaient fait avec les cadavres : découpés, traînés, brûlés et bien d’autres choses qu’il n’avait jamais pu imaginer qu’on puisse faire à un mort !

De retour chez lui, ce jour-là, il était passé par l’étable comme d’habitude pour se changer avant d’entrer à la maison, il faisait ça puisqu’il n’aimait pas que ses enfants viennent dans ses bras lorsqu’il portait sur lui des vêtements qui sentaient la mort. La vache qui occupait la pièce s’était approchée et avait commencé à renifler les vêtements. Il avait senti à cet instant précis une amertume indescriptible. Il s’était approché de la vache qu’on appelait dans la famille Rougeâtre à cause de la couleur marron de ses poils. Il s’était penché sur elle et puis avait laissé son corps s’évanouir sur son dos tiède et solide. Il avait pleuré et confié à la vache ce qu’il ressentait au plus profond de lui. Il avait dit : « Maudite soit la guerre et maudits soient tous ceux qui portent des armes et tuent quelle que soit leur religion. Ah… Rougeâtre, l’humanité est morte aujourd’hui, j’aurais bien aimé être un animal comme toi, un mouton ou un âne ou bien même un rat. »

Mohammad ne pouvait pas faire cela avec sa femme qui avait adopté le langage de la haine et de la vengeance depuis 2012 lorsque son frère de dix-sept ans avait été tué. Il était parti combattre à Homs avec les milices alaouites. La voiture où il se trouvait avec six autres de ses camarades avait été la cible d’un missile RBG. La femme de Mohammad avait accroché dans le salon un grand portrait du martyre en uniforme militaire portant une kalachnikov avec un petit tissu présentant le drapeau syrien attaché au bout du canon. L’absence de dépouilles, puisque le missile avait littéralement pulvérisé le groupe, avait rendu ce portrait sacré ; il remplaçait bel et bien le martyre et elle parlait avec son portrait en permanence comme s’il vivait avec eux. Ses enfants avaient pris l’habitude de la voir assise là et de l’entendre raconter à son frère les histoires des martyres ; les récits de leurs morts ; ce qu’ils faisaient avant la guerre, et elle insistait à chaque fois sur le fait que son frère aurait pu les rencontrer au cours de sa vie.

Aujourd’hui, de retour chez lui, Mohammad va pour se changer dans l’étable, il salue sa vache et puis regarde ses yeux noirs longuement. Il pense sérieusement à quitter le pays depuis quelques semaines. Il ne supporte plus de vivre cette folie. Il se demande s’il faut rester jusqu’à ce que la mort vienne l’envoyer rejoindre le grand nombre de ceux qui ont péri depuis 2011 ! Un de ses cousins lointains travaille sur un bateau de pêche qui fait passer des clandestins vers plusieurs pays. Mohammad décide de l’appeler le soir même.

Lorsqu’ils se rencontrent et avant d’entamer la discussion, Mohammad se sent embarrassé. Il craint que son cousin ne le considère comme un traître, mais ce dernier va droit au but : « Je peux obtenir que tu payes vingt mille dollars, c’est le mieux que je puisse faire pour toi, c’est vraiment un prix d’ami. Si ça te va, vous partez avec le voyage du mois prochain. » Mohammad accepte, il a quelques semaines devant lui pour régler ses affaires et rassembler l’argent.

Le soir, alors que les enfants dorment, Mohammad prépare deux verres de maté et demande à sa femme de le rejoindre sur le balcon pour lui parler. Cette nuit le ciel est clair, ils peuvent apercevoir les lumières du bateau militaire russe au loin. La femme de Mohammad pleure aussitôt qu’elle entend la décision de son mari. Elle dit qu’elle ne pourra pas abandonner son vieux père et sa famille. Il lui rappelle que leur fils aura bientôt 18 ans, l’âge pour faire son service militaire ; « On ne les a pas élevés toutes ces années pour les donner aux charognards ! »

Elle répète ces mêmes mots le lendemain à son père. Il lui dit que la décision de son mari est juste et que l’épouse bénie de Dieu est celle qui sait suivre son mari en toutes circonstances.

Mohammad vend tout ce qu’il possède. Il ne va plus au front pour affaires. Juste avant qu’il ne rende le pick-up à l’officier, le vendredi matin, il transporte Rougeâtre au marché pour la vendre. Les clients tripotent le corps de la vache tout en posant à Mohammad des questions sur son âge, son poids et son rendement journalier. Un homme décide de l’acheter, Mohammad l’aide à la monter à l’arrière du camion. Il profite de l’instant où il se trouve seul avec Rougeâtre, il enlace son cou, il l’embrasse sur le front en murmurant : « Ne t’inquiète pas, ton nouveau propriétaire t’a prise pour ton lait ; pas pour ta viande ».

Les deux parents ne disent rien au sujet du voyage qu’ils préparent. Mais les enfants pressentent que quelque chose est en train de se passer, leur mère ne parle plus avec le portrait de l’oncle martyr et la maison se vide peu à peu de ses meubles.
La nuit promise arrive, Mohammad et sa famille montent dans le taxi. Ils regardent leur maison fermée par les vitres tandis que la voiture s’enfonce dans l’obscurité. Mohammad glisse à l’oreille de sa femme qui se trouve coincée à côté de lui sur le siège avant du taxi : « On reviendra un jour si Dieu le veut. On retrouvera tout comme on l’a laissé ».

La famille quitte le taxi près d’une plage sombre. Les enfants sont excités, c’est la première fois qu’ils vont à la mer de nuit. Une petite barque arrive et les porte vers le bateau qui se trouve à quelques kilomètres de la plage. Ils grimpent l’escalier métallique pour retrouver le cousin de Mohammad qui les attend. Ce dernier les accompagne vers le compartiment qu’ils vont habiter pendant plusieurs semaines.

Le voyage est calme et les enfants ne se plaignent pas de cette pièce étroite dans laquelle ils se trouvent entassés, les uns sur les autres. Le bateau accoste dans un petit port au sud de l’Italie. La nuit venue, Mohammad et sa famille se faufilent et quittent le port pour aller vers un quartier de pêcheurs. Ils sont accompagnés par le cousin qui présente à Mohammad un autre passeur. Il dit qu’il pourrait les emmener en Allemagne. L’homme demande 10 000 dollars. Marché conclu.

Ils montent à l’arrière d’un camion agricole. Ils sont couverts d’une bâche en plastique. Après deux jours de voyage, le camion s’arrête dans une banlieue berlinoise. Le passeur montre à Mohammad le bâtiment où on reçoit les réfugiés. La famille vit quelques mois dans le centre d’accueil avant d’obtenir leurs cartes de réfugiés politiques.

Mohammad, avec l’aide de ses compatriotes, trouve un appartement à louer au cours des mois suivants. L’un d’eux l’accompagne aussi à une agence d’emploi pour assurer la traduction pendant l’entretien. L’employée de l’agence demande à Mohammad quel était son métier en Syrie. Il répond : « transporteur ». L’employée regarde affichée sur son écran l’annonce d’une entreprise de transport de marchandises. « Il faut conduire un camion mais il faut aussi faire le chargement et le déchargement ». Mohammad secoue la tête en signe d’acceptation. L’employée, en voyant le corps courbé de Mohammad, est prise de doute et d’empathie. Elle demande à son ami de lui traduire à nouveau qu’il va falloir porter des charges lourdes et que Mohammad peut refuser la proposition s’il se sent trop vieux pour ce poste. Le compatriote traduit ce que l’employée vient de dire, mais Mohammad secoue la tête et d’un geste de la main il chasse cette éventualité. Son dos se redresse sur la chaise, sa poitrine se gonfle et ses épaules s’écartent, les muscles de ses bras se gonflent tandis que ses mains serrent fort les deux barres en bois qui font fonction d’accoudoirs. 

 

Ce texte est proposé en complément de la revue No-Mad Land : l’expérience de l’ailleurs, dans laquelle Abdulrahman Khallouf publie également un texte poétique titré « L’Épicerie ».

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10 juillet 2021

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