Sous surveillance médicale #1

Tous les jours, il y a un TGV direct de Marseille au Havre, comme un fil tendu entre mon lieu de résidence et mon lieu d’habitation, qui, en ce moment, ne sont pas les mêmes. Je décide de rentrer en Normandie, le trajet de retour chez soi étant autorisé. Rien n’a encore été annoncé sur le confinement. Aucun déplacement n’est interdit. Le train part à 15h36 et arrive à 22h07. Il me faut attendre un peu, mais cela me permettra d’éviter le changement à Paris. À chaque fois que je rafraîchis la page de la SNCF, les trains annoncés ne sont pas les mêmes, parfois le trajet direct est proposé, parfois non. Ça dépend. Je me demande quelle personne il y a derrière ce site, en pleine effervescence de maintenance, à jongler entre les injonctions paradoxales et les nécessités d’assurer certains trajets mais voilà, lesquels. Une information s’affiche, joie de la fenêtre pop-up : vos trains sont trois fois plus nettoyés que d’habitude. Je finis par réussir à acheter le billet et décolle pour la gare. En vrai, cela m’a pris quatre heures. Le temps s’épaissit déjà et on n’est que lundi. J’essaie d’écouter les informations, le ton goguenard qui sort du poste radio me glace, l’émission n’a plus aucun rapport avec l’épidémie, on va parler d’autre chose et se détendre avant l’allocution présidentielle du soir : cela me semble être un mauvais signe. Le boulevard Longchamp est entièrement vide, le hall de gare est plein, on fuit les villes.

Pour distinguer l’écran d’information de la gare, il faut s’agglutiner aux autres voyageurs. Des agents ont bien du mal à faire respecter la distance obligatoire entre chaque personne, notamment dans la file d’attente aux guichets. La voie ne s’affiche pas, et vers 15h40, alors que le train devrait déjà être parti, un retard est annoncé sur l’écran. Les contrôleurs ne contrôlent plus, annonce un agent qui passe par là. Tout comme les passants ne passent plus, ni les officiers n’officient. On commence à comprendre le principe. Mais les voyageurs, eux, voyagent. On se propage pour mieux se confiner ensuite. Un train part dans quelques minutes, voie 4, vers Paris, j’hésite à le prendre, craignant de ne pas trouver ensuite de train pour la Normandie à la gare Saint Lazare. D. pourrait venir me chercher en voiture mais entrer ou sortir de Paris en voiture va devenir compliqué. Je laisse le train pour Paris partir sans moi. Une clameur (assourdie derrière les masques chorurgicaux et les écharpes) : le train pour le Havre est supprimé, juste après le départ du TGV pour Paris, certainement dans le but que les voyageurs sur la touche ne le prennent pas d’assaut. Nous sommes de plus en plus nombreux, collés les uns aux autres, ce qui n’est guère mieux et des dizaines de personnes supplémentaires se précipitent faire la queue aux guichets. Il est devenu impossible de respecter la distance à établir entre chaque usager, d’ailleurs l’agent qui avait essayé n’essaie plus. Même un hall de gare n’est pas extensible. Une annonce sucrée explique aux voyageurs pour le Havre qu’il sera possible de prendre un TGV deux heures plus tard pour Paris, mais au fond rien ne dit qu’il sera maintenu ou qu’il restera de la place d’ici là. D’ailleurs, la foule déjà habituée aux annonces contradictoires et changements de cap n’en croit pas un mot, alors que c’est peut-être vrai. J’opte pour l’efficacité pour changer et m’assois dans un train pour Marne la Vallée. Le train ne dessert que les gares TGV, il est peu emprunté, contrairement aux autres rames. J’hérite d’un groupe d’adolescents comme voisins, trois garçons et une fille, qui se révèlent être des frères et soeur. Ils boivent du coca et s’envoient des sucettes à la fraise et du gel hydroalcoolique sur tout le trajet en commentant d’un air détaché les banlieues pavillonnaires : « Comment ils sont confinés toute l’année eux ». 

À mi-chemin, on enjambe l’A6 qui n’a plus rien d’une autoroute, mais d’un embouteillage infini dans le sens Paris-Lyon. Dans la lumière crépusculaire, c’est assez beau, toute cette patience et ces phares - blancs, car les phares jaunes ont tout à fait disparu dans l’indifférence générale. Le train est très sale, il n’a clairement pas été nettoyé du voyage précédent, voire au-delà. Aux toilettes, comme à l’aller que j’avais effectué la semaine précédente, pas d’eau ni de savon. Mon amie M., d’origine italienne, m’appelle pour prendre des nouvelles. Elle a l’expérience de l’épidémie en Italie. Selon elle, des barrages peuvent se mettre en place dès ce soir : cela dépendra de l’allocution présidentielle de vingt heures. On pourra toujours rentrer dans sa ville d’habitation, mais pas forcément en sortir. C’est pour éviter que la maladie se propage sur tout le territoire. Je ne lui parle pas de l’autoroute A6. Comme je ne le sens pas trop de passer la nuit à Marne La Vallée Chessy, je téléphone à D. qui interrompt son télétravail et décolle illico, il a l’expérience de nombreux visionnages de films catastrophe et ne pose aucune question.

Nous entendons l’allocution présidentielle dans la voiture, décrétant le confinement du pays pour midi dès le lendemain. D. me précise qu’il n’a vu aucun filtrage de voiture à l’aller. Mais en sortant de la région Ile-de-France, sur l’A13, ça freine, des véhicules d’entretien posent des plots, réduisant la circulation sur une seule voie, en vue d’installer des travaux, ou autre chose. Pareil en arrivant sur Rouen, puis au Havre. Peu probable que des travaux soient lancés autour de chaque grande ville en veille de confinement, d’autant que ces autoroutes-là sont rutilantes. Sur la Manche, où l’on peut habituellement admirer la balance commerciale en temps réel, aucun bateau en vue.

 

Carnet de résidence

Gabrielle Schaff

16 mars 2020
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