Autosurveillance #18

La journée commence par une discussion avec J., un professionnel de la sécurité de grands événements. Il brosse en quelques minutes l’évolution des dispositifs de sécurité, toujours plus renforcés et changeants, en fonction de la nature du dernier attentat (j’avais oublié que les blocs de béton ne sont apparus qu’après l’attentat de Nice au camion bélier, en 2016). Il me répète plusieurs fois à quel point, ici, Nice, ça a été un tournant. Il me dit que tout ça, c’est pour rassurer la population. La vidéo surveillance, les niveaux du plan vigipirate, rien n’empêchera jamais ceux qui veulent en découdre. La hantise des professionnels de la sécurité, c’est l’attentat. Cela paraît évident, mais ce qui me frappe, c’est la lueur d’hyper vigilance dans leur regard au moment de prononcer le mot, à chaque fois. Tous.

Plusieurs mots qu’il utilise me frappent. Il parle de « repérer » des individus. Le repérage est au cœur de mon travail cinématographique, et littéraire, et voilà que le mot revient, attendu mais toujours agréablement surprenant, comme un ami.

Il n’utilise pas le mot vidéosurveillance mais vidéoprotection. Je crois qu’il s’agit d’une coquetterie de communication mais non, ce n’est pas son genre. Pour lui, la vidéosurveillance, c’est quand un agent est posté en permanence devant l’écran, pour surveiller ce qu’il se passe en temps réel. La vidéoprotection enregistre en continu mais sans que personne ne regarde les images sur le moment. Elles ne sont vues qu’en cas de problème, c’est-à-dire plus tard, forcément en décalé. Je note cette différence de temporalité. La surveillance a posteriori.

Légalement, les images peuvent être stockées sur les serveurs durant 1 mois. Elles ne sont pas en haute définition. Les visages ne sont pas toujours reconnaissables. En revanche, J. trouve le dispositif assez dissuasif. Il reconnaît qu’il y a beaucoup d’angles morts, ce qui est logique, et je comprends que les caméras (dont la « longue portée », comme il dit, c’est-à-dire la longue focale) sont peu nombreuses mais disposées aux endroits-clés, aux passages obligés. Je pense aux mouvements de foule, à D. qui travaille sur les logistic swarm et les flux. Je réalise qu’en terme de sécurité on agit tout simplement comme dans toutes les prisons, tous les établissements scolaires : ériger des murs et contrôler les entrées et sorties. Hier soir, j’ai compris pourquoi l’un des personnages de mon roman en cours est enseignant, et pourquoi mon personnage principal est jeune. Il y a toujours quelqu’un pour « surveiller les enfants » et l’outil essentiel pour cela, c’est l’établissement scolaire. C’est d’ailleurs dans un lycée à Marseille que la mairie voulait tester un dispositif de reconnaissance faciale, mais la CNIL a refusé.

Je travaille quelques heures à la salle des machines, l’espace librairie et café de la Friche. Une femme s’installe avec ses deux garçons pour déjeuner. Elle semble agacée par eux, et en même temps, elle ne cesse de les regarder, de les surveiller, de guetter chacun de leurs gestes. Elle me stresse. Elle les stresse. Elle crie à ses enfants qu’ils m’empêchent de travailler, je proteste en prenant un air de Sainte Nitouche. Parce que je travaille sur la surveillance, je vois la surveillance en elle. Mais les enfants surveillent aussi leur mère. Est-ce que la surveillance a quelque chose à voir avec l’amour ? L’aîné me demande s’il peut prendre la chaise vide en face de moi. Il a de grands yeux noirs, une frange très brillante descend jusqu’au milieu du visage et il sent la transpiration, ils ont dû venir à la Friche faire du skate ou du foot. Il porte un pantalon de jogging avec une bande verte fluo sur chaque côté. Sa mère va faire chauffer des plats au micro-ondes et l’appelle pour qu’il vienne l’aider à les ramener jusqu’à la table. Le garçon s’appelle Fahd. C’est le nom du personnage qui a disparu dans mon premier roman. Depuis l’enfance (Fahd étant le prénom du frère de mon amie d’enfance libanaise), je n’avais plus jamais entendu ce prénom.

J’essaie de travailler dehors. Mon ordinateur ouvert offre une trop grande prise au vent. Je renonce. Avalanche de textos : surprise, des extraits de mon premier film sont en train d’être diffusés sur France Inter, ce qui amuse beaucoup mes amis (je m’étonne au passage du nombre d’amis écoutant la radio en semaine à 15h, c’est le métier de surveillante qui rentre). Le mistral me gifle allègrement et en allant observer le coucher de soleil au parc Longchamp, un événement étonnant a lieu, le vent souffle un grand coup sur le parc au moment précis du dernier rayon du soleil, comme un enfant sa bougie. Même en Normandie, on peut voir le rayon vert mais pas un événement pareil, ça doit être typiquement méditerranéen.

Est-ce par hasard que j’ai emporté mon journal d’écriture de mon premier roman ? Je retombe sur cette phrase qui me rassure ou m’effraie, au choix : « La perspective d’écrire un roman est le meilleur moyen de ne pas l’écrire », cela raisonne bien avec mes peurs actuelles, finalement c’est toujours le même combat, on ne s’habitude pas. Et fait écho à la conversation d’hier avec V. : à force d’écrire sur ce qu’on écrit, mieux vaudrait faire un livre de toutes ces considérations plutôt que le livre lui-même. Je retombe sur cet extrait de « La question humaine » de François Emmanuel que j’avais recopié sagement sur les lignes de mon cahier : Les événements, les histoires dont nous ne voulions être que les témoins, les acteurs secondaires, les narrateurs parfois, resserrent un jour sur nous le spectre de leur évidence

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Gabrielle Schaff

28 janvier 2020
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