Contre-surveillance #4

N., critique littéraire et enseignant devenu ami, m’a envoyé un vrai bijou épistolaire. Le texte commence ainsi : « Que ne ferait-on pas pour retarder le moment d’écrire ? Une promenade dans l’île Saint Germain, le nettoyage d’une plaque vitro céramique ou d’un dessous de cocotte en fonte, du découpage de feuilles ou le traçage d’une marge supplémentaire ». Sur les trois pages manuscrites recto verso de papier d’écolier, une est entièrement dévolue aux notes de bas de page. Elles sont encore plus incisives que le texte lui-même. L’aller-retour entre le texte et les notes de bas de page rend la lecture aussi facétieuse que l’auteur.

J’ai reçu le courrier de N. à mon arrivée à Marseille, comme si j’y habitais depuis toujours et que je rentrais de vacances. Je ne pouvais pas aborder cette résidence marseillaise sans lui appliquer mon vieux bon principe d’aller-retour. La lettre de N. fait partie d’un projet littéraire singulier composé d’une cinquantaine de textes, chacun inspiré par un stylo, et adressé à une personne en particulier. Je précise que chaque personne a choisi le stylo au préalable (ce fut mon cas dans un café - je passe trop de temps dans les cafés - près du Jardin du Luxembourg, un après-midi d’automne). Je lui téléphone pour le remercier et lui dire combien tout me touche dans son geste. Nous prenons des nouvelles, sanitaires entre autres. Il m’explique qu’il vient d’annuler son voyage en Israël. J’ai fait de même avec un voyage en Angleterre. Il est plongé dans Aharon Appelfeld. Nous parlons du livre de Valérie Zenatti, « Le faisceau des vivants », qu’elle a écrit sur l’amitié qui la liait à l’écrivain, en tant que sa traductrice, et qui donne une furieuse envie de connaître l’homme derrière l’écrivain. Un livre qui ne donne pas du tout envie de séparer l’homme de son oeuvre, et encore moins de sa traductrice. Je ne le dis pas à N., mais si j’ai lu Valérie Zenatti, c’était surtout à cause du titre, mon obsession pour le faisceau.

N. m’apprend qu’une de ses anciennes élèves, qu’il m’avait présentée, a été prise à l’école de cinéma Louis-Lumière. Elle est venue le filmer en train d’écrire, chez lui, pour un projet de documentaire. Les textes inspirent des films qui inspireront à leur tour d’autres oeuvres, il est aussi question de faisceau dans la création. J’imagine le tableau, N. avec ses cinquante stylos, dans la lumière rasante dans son salon haut perché à Issy-les-Moulineaux. J’ai hâte de voir le résultat, lui dis-je, tout en pensant : j’aurais tellement aimé avoir un enseignant comme toi. Comme il est chez Monoprix et que le réseau est mauvais au sous-sol alimentaire, la conversation coupe subitement.

Carnet de résidence

Gabrielle Schaff

12 mars 2020
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