Sous surveillance médicale #10

Fichés ? Photographie et identification, 1850-1960, éd. Perrin, 2011 (ouvrage collectif)

Peu à peu, en m’immergeant dans la réalité de la surveillance de masse que nous vivons, je réalise que surveiller une population, ce n’est pas seulement créer et exploiter des données dans le but de contrôler les personnes, mais c’est aussi créer une documentation sur la société de surveillance elle-même. Dis moi comment tu surveilles, je te dirai qui tu es. En Corée du Sud, Singapour, Hong Kong ou Taïwan, des personnes commencent à se plaindre d’être publiquement identifiées comme malades. Et la CNIL, en France, recommande toujours (pour combien de temps ?) de traiter les données de manière anonyme. Le respect de la vie privée reste le point d’achoppement, plus ou moins négocié par les États. Mais ce qu’elles vont raconter, c’est surtout le regard porté par les autorités sur la population, et ce sera ce traçage systématique qu’on retiendra, pour quelles raisons il a été rendu possible, par qui, et de quelle façon. Plus tard, on se fichera évidemment de savoir si Unetelle avait le Covid-19 ou si Untel ne s’était pas confiné. On apportera surtout une attention au regard de celui ou celle qui a décidé de verser cette information au dossier. 

Je me plonge dans le catalogue de l’exposition « Fichés ? » qui s’est tenue aux archives nationales en 2011, et je suis particulièrement impressionnée par le « fichier central » créé en 1935, couvrant la période de 1880 à 1940 : 2,5 millions de fiches cartonnées, et 1,5 million de dossiers nominatifs, aujourd’hui stockées à Fontainebleau aux archives du Ministère de l’Intérieur. Tentation fichier universel. L’ensemble a été saisi par les Allemands en 1940 puis par l’Armée rouge en 1945, qui l’a gardé jusqu’en 1990 (ce qui me laisse songeuse). Le fichier a dû bien renseigner les nazis et les communistes sur le système de surveillance que la France avait mis en place pour ficher son propre peuple. Je suis saisie par la façon dont se déshabille le pouvoir en créant ces fichiers, il dévoile ses obsessions en montrant si clairement sur qui il met l’accent en terme de surveillance. Ce sont toujours les étrangers, les gens du voyage, les syndiqués, les récidivistes, mais aussi les artistes, et puis bien sûr, j’imagine, des officiers de police eux-mêmes, dans une atmosphère délicieusement kafkaïenne. Le début du fichage va de pair avec la création de l’identité nationale et de la carte qui va avec. Il fallait décider qui était français et qui ne l’était pas. En regardant les fiches de personnes célèbres ou anonymes, on ne voit pas des personnes. On voit des fiches. Elles sont étonnamment vidées de leur sens et désincarnées. Plutôt qu’un ensemble populationnel, c’est une certaine administration qui se révèle. Une écriture penchée, appliquée, une organisation spécifique de fichage pour les mineurs de profession, par exemple, avec relevé précis des réseaux relationnels, les situations familiales, les adresses : la totale. Chaque personne de l’entourage donne lieu à la création d’un nouveau dossier formant une arborescence sans fin. Est-ce qu’il était toujours apte à aller « au fond », ce mineur, ou fallait-il « le remonter » ? Je repense aux scandales récents de fichages des salariés dans certaines entreprises, comme Vinci. De même, les débats sur la géolocalisation ne datent pas d’hier, puisque l’invention de l’adresse postale avait été considérée comme atteinte à la vie privée - surtout la numérotation des rues de Paris, en 1726. (Il faut dire que la population avait aussi compris que cela allait faciliter de fait le calcul des impôts.)

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Gabrielle Schaff

25 mars 2020
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