Sous surveillance médicale #14

À rebours, de Joris-Karl Huysmans, ed. Gallimard / Musée d’Orsay, 2019

 

Les hôpitaux saturés commencent à transférer les malades vers Bordeaux ou la Bretagne. Les trains médicalisés font la une. Parallèlement, du personnel soignant est réquisitionné à Paris. Une amie infirmière en réanimation, qui habite à Toulouse, m’écrit du train qui l’emmène travailler à la capitale. Pas de trace de cette transhumance du personnel hospitalier en sens inverse dans les journaux. C’est aussi par une autre amie confrontée au virus que j’apprends que les tests du Covid-19 ne sont fiables que dans 60% des cas. Dans cette atmosphère saturée d’informations et de surveillance, sur tout et sur chacun, peu de certitudes au final. Le principal restant de rassurer, comme me l’ont expliqué si souvent les responsables de la sécurité et les policiers que j’ai rencontrés au cours de cette enquête.

L’application StopCovid est en bonne voie de développement. Elle consistera à pister chaque personne volontaire. Il faudra commencer par dire si on est infecté ou si on veut se protéger de l’infection. (Il n’y a pas d’autres choix possibles). Ensuite, c’est facile, il suffira de se laisser guider. On ne sait plus trop bien qui guide qui, c’est vrai, mais le principe est simple : l’appli détecte chaque connexion avec un autre humain doté d’un téléphone muni de cette même appli et prévient ainsi les personnes qui auraient été en relation avec le virus. Ce que je comprends moins, c’est la façon d’obtenir la précision de chaque contact. La 4G n’est pas fiable, m’a appris mon réseau secret de contre-surveillance, et peut se tromper à des dizaines voire des centaines de mètres près. Le rayon risque d’être trop large ; au bout de quelques heures, tout le monde aura croisé tout le monde. Déjà qu’on n’a plus que 3,5 degrés de séparation entre les êtres - c’est le nombre de relations individuelles nécessaires pour atteindre n’importe quelle personne du globe, théoriquement - mais avec la 4G, en très peu de temps, ça risque d’être plié. Je contacte E., en lui demandant si l’application va utiliser la géolocalisation par satellite, elle me répond qu’une ordonnance du 25 mars va permettre de faciliter rapidement la mise en place de la 5G, précise au mètre près. Bien sûr, 5G ou pas 5G, les lectrices et lecteurs fidèles qui ont lu les épisodes précédents de ce carnet savent déjà que l’appli StopCovid ne sera pas efficace : pour cela, il faudrait que tout le monde sans exception installe l’appli. La surveillance n’est efficace que si elle est totale, et systématique. En agrandissant toujours plus la brèche, on rend toutefois cette surveillance totale possible dans l’avenir, c’est cela qui est glaçant, on prépare les outils. Dans l’immédiat, StopCovid ne pourra être qu’un dispositif à visée psychologique, pour rassurer la population. Les personnes volontaires qui installeront cette appli sont celles qui sont déjà vigilantes aujourd’hui, l’application n’amènera rien de plus. Elle ressemble aussi à une expérimentation des outils de pistage par les autorités, permis par un partenariat entre les pouvoirs publics et les opérateurs téléphoniques privés.

Comme on est dimanche, je fais une pause sur le sujet. J’ouvre À rebours de Joris-Karl Huysmans, dans la très belle nouvelle édition Gallimard / Musée d’Orsay. Je suis ravie de me changer les idées. Cela fait longtemps que j’ai lu ce texte. Je me souviens du personnage principal misanthrope et baudelairien, qui s’appelle Des Esseintes, mais peu de l’histoire. Au bout de quelques lignes, tout me revient. C’est l’histoire d’un confinement.

Carnet de résidence

Gabrielle Schaff

29 mars 2020
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