Slovnyk svitla : dictionnaire de lumière (6)

Vesna / zirochki / tuche / kokhaty / kachaty


111 jours : j’ai compté hier en faisant des lignes au crayon sur un calendrier en papier, semaine par semaine.

Comment peut-on mesurer ce temps ? Est-ce avec nos corps, nos mots, nos pas, nos pensées ?
Est-ce long, loin, beaucoup, lourd, trop ?

Parfois les mots s’en vont et il faut commencer dès le début.
Le début peut être partout, il suffit de trouver chez soi cet endroit où quelque chose est en naissance.

J’entends une chanson ukrainienne pour la première fois quand j’ai 13 ans.

Je suis à la datcha avec ma sœur et ses amis, nous sommes assis autour du feu, je bois du vin pour la première fois, il est mauve et un peu sucré. Je ne connais pas encore cette sensation de vertige qu’il donne. Ma sœur sort un lecteur de CD et, dehors, met Vopli Vidopliasova : les paroles que j’entends me rendent toute petite.

Ya pidu do richen’ky / Strichaty zirochky / Zazyrat’yak padayut’ / Lovyty yikh zhmenyamy.
Je vais aller à la rivière / Rencontrer les étoiles / Les regarder tomber / Les rattraper par les poignées.

Entend-on une promesse, une possibilité, un chemin, un début ?

Naberu u pazukhu / Otsykh bryzok-vohnykiv / Zatantsyuyu radisnyy / Zradiyu do smerti.
Je ferai le plein / De ces flammes-éclaboussures / Je vais danser joyeux / Jusqu’à en mourir.

Un vertige monte et une attente aussi.

Vesna, vesna, vesna pryyde / Vesna, vesna, vesna vhamuye / Vesna, vesna, vesna pryyde / Vesna, vesna, vesna, vesna.
Le printemps, le printemps, le printemps viendra / Le printemps, le printemps, le printemps s’apaise / Le printemps, le printemps, le printemps viendra / Le printemps, le printemps, le printemps, le printemps.

Cette nuit où j’avais 13 ans et ai entendu une chanson ukrainienne pour la première fois, nous sommes allés nous baigner, même aujourd’hui je revois des points lumineux au-dessus du lac.

Pour que le printemps vienne, disent-ils, il suffit d’aller à la rivière et de ramasser les étoiles.

111 jours c’est un printemps qui a eu et n’a pas eu lieu.
111 jours c’est une hirondelle qui a pondu les œufs, les a couvés, les oisillons sont sortis et appris à voler, c’est le temps d’une gestation d’une louve qui met bat ensuite, des louveteaux ont le temps de passer 3 semaines en tanière et commencent à sortir, apprendre en jouant.

Parfois j’oublie ce qui est important, comme on oublie l’emplacement d’une photo d’un proche, on sait pourtant qu’on l’a mise dans l’endroit le plus protégé.

Parfois je cache mes yeux.
Et ensuite je recommence.

Comment ça va ?, je demande à Masha.

Masha est revenue à Kiev. C’est notre maison après tout, elle m’a envoyé la vidéo juste après son retour, elle paraissait heureuse quand elle parcourait les pièces de son appartement, s’est arrêtée devant la fenêtre.

Comment ça va ?, je demande à Masha.

Masha m’écrit : les enfants sont revenus à l’école, à l’université, nous avons acheté un chien pour nos parents, 7 fusils sont tombés hier à Kiev.

Elle m’écrit : quand ce sera fini, tu viendras ?

Je me rappelle des champs jaunes, brûlés au mois d’août, cette forêt orange : le mariage de ma sœur dans le sud de l’Ukraine, des couronnes de fleurs sur les têtes, nos balades de soir — nous étions si nombreux dans ces champs enflammés que c’était difficile de se déplacer en ligne horizontale, on se suivait l’un l’autre.

Masha m’écrit : Quand ce sera fini, tu viendras ?

Oui, je lui dis et je pense à toutes les choses qui commencent pendant que ça ne se termine pas.

Pour détourner la tempête, Masha m’explique, il suffit de répéter :

Tuche, tuche, tuche, krasnaya divytse / tebe teper proshu, u nadvechir’ya / pry moyiy vecheri, pryydy do mene shvydshe vid skhodu i zakhodu / syadʹ zi mnoyu za odnym stolom vecheryaty / z odniyeyi mysky i odniyeyu lozhkoyu.

Nuage, nuage, nuage, jeune fille rouge / je t’en supplie maintenant, le soir / à mon dîner, viens à moi au plus vite de l’est, de l’ouest / assieds-toi avec moi à la même table pour dîner / de la même assiette à la même cuillère.

Pour détourner la tempête, il suffit de se mettre à table et de partager un plat.
On peut se comprendre même avec les nuages, surtout si on parle ukrainien, il suffit de donner quelque chose en échange.

111 jours comme 111 repas partagés, offrandes : on ne donne que ce que nous est cher.
Pour offrir ce qui nous est le plus important, proche, il faut l’avoir.

S’il n’y en a plus, on recommence, on cherche.

Pour prier, disent-ils, il faut se libérer de toutes les pensées et n’en garder qu’un son juste, un chemin d’air ou un mot.
Le mot que je choisis de garder est kokhaty du proto-slave koxati — prendre soin, veiller.
Le mot kokhaty ressemble à un autre mot : kachaty — balancer, bercer.

On peut sentir ce mouvement d’air qui a lieu quand on fait balancer quelqu’un ou quelque chose :

kha-cha
kha-cha

Koxaty veut dire faire balancer son cœur.
Koxaty veut dire aimer en français.

Je cherche une définition du mot kakhannia (amour) dans un dictionnaire ukrainien, je lis que c’est un sentiment d’une inclinaison profonde.

Quand on aime on s’incline, j’en déduis.
Quand ce sera fini, tu viendras ?

Combien de temps cherche-t-on une prière qui atteint ceux pour qui on prie ?
Combien de temps passe-t-on à balancer nos cœurs ?

Doit-on attendre la fin de quelque chose pour pouvoir recommencer ?
Doit-on attendre la fin de l’hiver pour que le printemps printemps printemps arrive ?

Est-il déjà là ?

Y aura-t-il un moment donné plus de débuts que de fins, plus de vies que de morts, plus d’hirondelles, printemps, plats partagés, étoiles, rivières, louvettes, cœurs inclinés, mains qui balancent ?

Carnet de résidence

Aliona Gloukhova

15 juin 2022

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