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Slovnyk svitla : dictionnaire de lumière (5)

Khviljuvatysia / ne vidvodyty pohlyadu / zhittia pislia zhittia / zagotivki lahody / krashche synytsya v rukakh, nizh zhuravelʹ u nebi

Avant-hier ma mère a eu un appel, c’est la voisine de la tante Nadia qui a appelé.
Tante Nadia est vivante, elle a dit, elle est en sécurité, ne vous inquiétez pas.

S’inquiéter, c’est khviljuvatysia en ukrainien, ça vient du mot khvilja, une vague.

Pour ne pas faire de vagues, il s’agit de faire des actions simples qui viennent l’une après l’autre.

 

La première chose, c’est de ne pas détourner le regard : ne vidvodyty pohlyadu.
Dans le mot vidvodyty on entend : mener, amener, diriger.

Je lave mes yeux, des pupilles couvertes de poussière, je les mène, les accompagne, mon regard fait un chemin.

Elle est là même si on ne le voit pas, a écrit un garçon du collège Pasteur à Caen il y a deux semaines, j’y faisais mes ateliers d’écriture. Il parlait de la lumière, il devait être au courant.

Tante Nadia est ma grand-tante, mais dans notre famille on l’appelle tante Nadia.
Née en 1943, elle est la plus petite de sa famille, 18 ans plus jeune que ma grand-mère, 10 ans plus âgée que ma mère.

Elle vit à Mariupol’, ça fait un mois et demi que nous n’avons pas eu de ces nouvelles.

 

Pour ne pas faire de vagues, la deuxième action possible : percevoir la lumière même si elle n’est pas là.

C’est une affaire de pupilles, c’est mécanique, la pupille est un point au milieu de l’iris de l’œil, la lumière la pénètre. Si j’élargis mes pupilles, mes yeux percevront la lumière même dans une pièce sombre. C’est une affaire d’entraînement.

Pupille c’est zinytsia en ukrainien.
Dans le mots zinytsia des cloches sonnent.
Le mot zinytsia fait penser au mot synytsia – une mésange.
Sur mes zinytsia des oiseaux passent.

Que font-ils quand leurs chemins migratoires passent au-dessus des zones en guerre : trouvent-ils des trajets alternatifs, restent-ils sur place, ne reviennent-ils plus ?

Les grues sont désorientées, j’entends dire Alexander Ponomarenko, un employé du réserve naturel de Dnopropitrovsk, il n’y a plus de lumière la nuit, elles crient pour s’entendre, trouver leur chemin.

Leurs voix deviennent leur lumière, je devine.

T’as des nouvelles de tante Nadia ?
C’était une question posée à ma mère au début du mois de mars. Depuis, toute la vie est passée. Zhittia do – la vie d’avant. Zhittia pislia, la vie d’après vient quand ? Par où passera-t-elle, peut-on la rattraper à mi-chemin, l’amener en taxi ?

Est-ce que la vie continue, ou s’est-elle arrêtée ?

Y a-t-il zhittia pislia zhittia ?
Une autre vie après la vie ?
Un autre sens après le sens ?

Il y a un mois et demi ma mère m’a répondu que la tante Nadia était contente qu’elle l’appelait, qu’elle n’allait pas partir, qu’elle n’avait besoin de rien. Elle a dit qu’ils avaient tout, il leur restaient des zagotivky, des conserves.

J’ai imaginé des bocaux remplis de boules rouges de tomates, de bocaux remplis de l’eau marécageuse de concombres. Dans le mot ogirky (concombres) on entend un craquement joyeux : tout est vert et c’est l’été.

Peut-on avoir des zagotivki lahody ? Des conserves de tendresse ?

 

Pour ne pas faire de vagues, la troisième action possible : accueillir ce que l’on voit comme on un accueille une mésange dans la main, un mot dans la bouche, un rayon de soleil dans une pupille, le vent qui vient de quelque part. Accueillir le vent veut dire ne pas se préoccuper de ce qu’il apporte.

Il y a un mois et demi la tante Nadia a dit que le sucre leur manquait, parce que l’oncle Serezha avait une habitude de mettre plusieurs cuillères de sucre dans le thé.

Depuis, la tante Nadia n’a pas donné de nouvelles.

J’ai libéré une pièce dans mon corps où la tante Nadia peut se loger.
J’ai libéré de l’espace.

 

Pour ne pas faire de vagues, la quatrième action possible : ne vpadaty ou vidchay / ne pas tomber dans le désespoir.
Savoir se rapprocher de ce désespoir, le fixer et se retenir – j’amène le regard, j’élargis mes pupilles, je tiens une mésange dans la main, je ne tombe pas.

Parfois je ferme mes yeux, je cherche dans mes souvenirs.
Mes zinytsia continuent à bouger, courir, khviljuvatysia.

Je me rappelle des champs jaunes brûlés au mois d’août, une forêt orange : c’est le mariage de ma sœur au sud de l’Ukraine. Je vois les couronnes des fleurs sur nos têtes, nos balades de soir – nous étions si nombreux dans ces champs enflammés, herbe sèche, c’était difficile de se déplacer en ligne horizontale, alors on se suivait l’un l’autre.

Dans ces champs j’imagine tante Nadia, même si elle n’était pas là.
Les grues trouvent leur chemin, leur chant est la lumière.
On accueille tout : le vent dans la paume, une mésange dans la bouche.

Krashche synytsya v rukakh, nizh zhuravelʹ u nebi.
Une mésange à la main vaut mieux qu’une grue dans le ciel.

Peut-on avoir les deux ?

 

Avant-hier ma mère a eu un appel, c’est la voisine de la tante Nadia qui a appelé.
Tante Nadia est vivante, elle a dit, elle est en sécurité.
Nous sommes à Smolentsk, nous sommes en voiture, nous allons en Biélorussie.
Ne khviluïtesia.

Carnet de résidence

Aliona Gloukhova

24 avril 2022

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