« Éléments d’une conversation »

Trois jours et deux nuits

Texte de Håkan Lindquist

Guillaume, 17 ans, et Marcel, son grand-père, passent trois jours et deux nuits ensemble. C’est la première fois depuis l’enfance de Guillaume qu’ils se trouvent seuls l’un avec l’autre. Ils s’aperçoivent qu’ils se ressemblent beaucoup, en dépit du fait que le grand-père a soixante-dix ans de plus que son petit-fils. Extrait d’un roman inédit en français « Trois jours et deux nuits », traduit du suédois.

 

Extrait du roman inédit en français Trois jours et deux nuits (Tre dagar och två nätter, Telegram förlag, Stockholm, 2013). Un extrait plus complet est publié dans le numéro 3 de la revue La première chose que je peux vous dire (parution septembre 2014). Traduction : Annelie Jarl Ireman

 

 

 

« Il n’y a nulle correspondance entre notre déchéance physique
et notre cœur qui ne vieillit pas. »

François Mauriac, Le Jeune Homme, Paris, 1926.


– EST-CE QUE MAMIE TE MANQUE ? DEMANDA GUILLAUME, LE
regrettant aussitôt. « Mince ! Que je suis bête ! », pensa-t-il en se donnant un coup de poing sur la cuisse sans que le grand-père le voie.
Marcel garda le silence un moment.
– Naturellement, finit-il par répondre d’une voix basse. Chaque jour. Elle…
Il regarda à travers la fenêtre, soudain perdu dans ses pensées.
– Pardon, papy. Je n’aurais pas dû.
– Nous portons dans nos cœurs les personnes que nous aimons, dit le vieil homme. C’est ainsi. Les parents, les frères et sœurs, les amis… Ophélie, Guillaume… Tous ceux qui sont disparus. Je suis le dernier de ma génération, tu sais. Tous les autres sont partis. Je me rappelle le vide infini que j’ai ressenti quand le dernier de mes grands-parents est décédé. Le pont vers le passé – vers ma propre histoire, celle de ma famille – d’un coup disparu. Toutes les questions que je n’avais pas eu le temps de poser. Puis, bien plus tard, un autre type de vide, tellement plus triste, quand Ophélie est morte. Toutes les années que nous avions partagées, puis en un clin d’œil tout était terminé. Comme ça. Comme un souffle de vent, Guitou. Comme un souffle de vent.
Il leva la tête et croisa le regard du garçon. « Elle te manque aussi, n’est-ce pas ? »
– Oui. C’est un peu bizarre qu’elle ne soit plus ici. Et pourtant j’ai presque l’impression que…
– Qu’elle va entrer par la porte à n’importe quel moment ?
– Oui, comme si elle pouvait être là tout d’un coup.
– Je sais, dit le grand-père. J’ai souvent ce sentiment. Et je lui parle quand il n’y a personne d’autre ici.
Souriant, il se pencha vers son petit-fils. « Je suis vieux à présent, et assez fatigué. Je n’y peux rien. Mais je ne veux pas qu’on me prenne pour un fou. »
Guillaume rit.
– Il n’y a pas de danger, je crois, papy. Tu n’es pas plus fou que nous autres.
Le grand-père baissa la voix, c’était presque un chuchotement.
– Parfois je la vois, Guitou. Dehors dans le potager, ou à l’intérieur dans la chambre quand elle se peigne les cheveux. Jeune, Ophélie avait les cheveux très longs. Quand je la vois je n’ose pas dire un mot, de peur qu’elle disparaisse. Je ne fais que l’observer, le cœur cognant dans la poitrine, et je me dis qu’en réalité je ne supporte pas de vivre sans elle à mes côtés.
Les paroles du grand-père le firent penser à des bulles de savon. Guillaume se souvenait qu’enfant, il avait essayé d’attraper les jolies bulles brillantes comme de la nacre mais elles avaient disparu, évanouies dans le néant dès qu’il les avait touchées. Il se souvenait de la joie, puis de la déception soudaine.
– Certains disent que nous commençons à mourir dès la naissance, poursuivit Marcel, mais je trouve cette attitude inutilement sombre. Nous vivons nos vies, la mort se trouve la plupart du temps très très loin. Ophélie a disparu lentement, en quelques mois. Je savais pourtant qu’elle avait commencé. La fin. Je m’en doutais d’une façon ou d’une autre. Un petit changement un jour, je ne peux pas dire exactement ce que c’était mais je l’ai clairement ressenti. Un petit changement très significatif. Je me suis dit qu’elle me quitterait bientôt. Je le savais. Nous avions quelques bouteilles de Couly-Dutheil 1976 – un de ses vins préférés et un millésime inégalable – et j’ai décidé d’ouvrir l’une d’entre elles ce jour où j’ai compris, de façon étrange, qu’elle allait bientôt s’éloigner de moi. Elle m’a grondé – tu sais qu’elle pouvait être rude parfois – disant que c’était inutile de boire un si bon vin juste entre nous, et qu’il aurait fallu le garder pour une plus belle occasion. En même temps, j’ai remarqué qu’elle était contente et appréciait mon geste.
– Crois-tu que mamie le savait également ? Qu’il ne lui restait pas longtemps ?, demanda Guillaume.
– Je ne sais pas, c’est possible, répondit le grand-père. Je n’ai pas vraiment eu le courage d’en parler. Parfois… les pensées sont plus effrayantes quand elles sont prononcées, tu ne penses pas ? Tant qu’on ne connaît pas la réponse définitive, on peut espérer. Ophélie n’a rien dit non plus. Quelques semaines seulement plus tard elle le savait, elle aussi. Suite à la visite chez le médecin et tous les contrôles. Elle…
Il poussa un grand soupir, la tête baissée et complètement immobile pendant quelques secondes. Puis il se redressa pour regarder Guillaume.
– Elle était triste pour moi. Elle m’a dit qu’elle avait toujours cru que ce serait elle qui resterait seule après moi, ou quelque chose comme ça.
– Ça ne m’étonne pas. Qu’elle le supposait je veux dire. Tu étais plus âgé et avais travaillé dur toute ta vie.
Marcel fit un geste des bras
– Ha ! Tu te trompes, jeune homme ! Ophélie était plus forte que moi de plusieurs façons. C’était presque toujours le cas. Et elle travaillait au moins autant que moi, peut-être même plus. Non, je ne crois pas que c’était pour cela qu’elle pensait rester la dernière.
Lentement il balaya de son regard la cuisine autour de lui.
– Le jour où elle est morte… quand Ophélie m’a quitté, j’avais du mal à rester ici, à l’intérieur de la maison, en particulier dans la cuisine et la chambre. Je suis sorti je ne sais combien de fois, dans le jardin ou traversant la rue jusqu’au hangar ou bien jusqu’au mur en pierres. Le manque semblait plus net à l’intérieur. Trop évident. La dernière fois que j’ai quitté la maison la nuit tombait. Je me trouvais de l’autre côté du mur, derrière les cages à lapins, regardant le champ. C’est alors que j’ai entendu quelque chose. Un bruit faible difficile à décrire, que je n’avais jamais entendu auparavant. Je me suis retourné et j’ai découvert un écureuil étendu sur le côté par terre près du mur. Il était blessé.
Il fit une pause, le regard tourné vers le sol comme s’il essayait de faire apparaître l’image du petit animal. Il hocha lentement la tête.
– Il s’était peut-être fait attaquer par un oiseau ou un chat, reprit-il au bout d’un moment. Il était de toute évidence blessé et en souffrance. J’ai réussi à le soulever d’une main, sentant son cœur battre dans ma paume. Je devais le tuer, faire cesser cette souffrance. Mais tu vois…
Il croisa le regard de Guillaume.
– Je n’ai pas pu, Guitou. Moi, qui ai tordu le cou de poules et de lapins depuis mon plus jeune âge, je n’ai pas réussi à casser le cou de cet animal blessé. Les larmes aux yeux, je suis resté immobile, pitoyable, l’écureuil dans la main. Pensant à Ophélie qui n’était plus. Une vie terminée et une autre qui luttait dans ma main. Je… je crois avoir prononcé son prénom. Ophélie. Peut-être n’était-ce qu’une pensée. Mais à ce moment précis, l’écureuil a ouvert les yeux et a regardé droit dans les miens. Pendant une fraction de seconde nous avons plongé dans les yeux l’un de l’autre, deux êtres séparés dont les regards se croisent. Ensuite j’ai clairement vu que quelque chose s’est éteint. Son regard sombre a disparu comme dans un voile de brouillard ou de fumée et le battement de cœur a cessé. Juste comme ça…
Guillaume était très ému par l’histoire de son grand-père. Il se rappelait avoir quelques fois, enfant, assisté quand Marcel ou Ophélie tordait le cou des poules et des lapins. Cela l’avait rendu triste – surtout une fois quand l’un des plus jolis lapins avec des taches claires autour du museau et des yeux devait être tué – et étonné de voir que les grands-parents, eux, ne pleuraient pas. Comment avaient-ils pu se retenir de pleurer ? Il comprenait à présent qu’ils n’avaient peut-être pas été si indifférents que ça, qu’ils avaient sans doute ressenti du chagrin ou de la mélancolie pour ces vies éteintes.
– Tu as pensé que… c’était elle ?
Marcel haussa les épaules avec un geste désespéré de la main.
– C’était comme un message, répondit-il lentement.