Dernière semaine de résidence : le crève-cœur

Mardi 21 mai, 20h

 

Je suis tombée amoureuse de Marseille en prenant le bateau pour aller aux Goudes, mais je ne me doutais pas que j’allais passer la dernière semaine de résidence hors les murs à la Madrague de Montredon chez l’artiste Fabienne Yvert, face à la mer, face aux îles vénérées du Frioul.

Je ne savais pas que j’allais rester scotchée à son bureau, refusant de m’alimenter, refusant de répondre au téléphone, faisant quelques allers-retours sur le toit-terrasse pour vérifier que la lumière n’est pas encore plus belle vue de là-haut.

Je scrute à l’aide d’une longue-vue les calanques du Frioul. L’archipel s’étend de tout son long, comme une créature allongée et j’ai l’impression de faire du voyeurisme. Crêtes, grottes, criques, creux, courbes, éclats, bâtiments décatis, hôpital en ruine, port de plaisance. Je repose la longue-vue avant de l’avoir parcouru entièrement, par (fausse) pudeur. Sur la terrasse, une plante-fleur m’intrigue tout autant, elle est robuste, obscure, presque monstrueuse, et pourtant très belle : il s’agit d’un aenium arboreum, une espèce de plante succulente. Elle paraît antédiluvienne et transformée génétiquement, pour résister aux rafales du mistral comme à la brûlure du soleil.

L’intérieur de chez Fabienne fourmille de ses créations, de livres, de couleurs, de jeux d’esprit, je me sens toute petite au milieu de son univers et pourtant à l’aise. Inspirée donc. Entre ses céramiques et ses livres, je tombe sur une de ses affiches :

« Nager dans la sérénité — C’est pas une question de pollution »

La lumière change incessamment, je « peine » à me concentrer, car je ne veux pas la perdre de vue un seul instant. Comment ne m’étais-je pas aperçue que le bleu est ma couleur favorite ? Je n’ai pas faim (puisque je suis amoureuse) mais je fais un tour pour me ravitailler dans le centre de Montredon. Comme dans un village de vacances, la pharmacienne, l’épicière et la boulangère m’accueillent à bras ouverts et plaisantent. J’ai des restes de Parisienne, je sursaute encore lorsque l’on fait preuve de sympathie à mon égard, comme ça, gratuitement. En revanche le flegme et la lenteur, ça y est, je m’y suis fait sans difficulté au bout d’un mois.

Toutefois je reviens vite m’enfermer dans la cabane de l’Artiste pour voir ce que j’ai raté. Ouf, la mer est toujours là, la vue toujours aussi spectaculaire. Je pioche dans la collection de CD pour écouter Oum Kalthoum au goûter, les Rita Mitsouko à l’apéro et Bashung au crépuscule. J’ai la larme à l’œil devant le coucher de soleil lorsqu’il chante « Nous sommes immortels » et je ris de ces épanchements. Puis, je tombe sur une autre affiche de Fabienne :

« Souvent j’oublie d’être libre — C’est pas une question de mémoire »