Confinés au quartier

Un texte inédit offert par Alice Babin, dans le cadre de « Résidences à distance ».
Ici n’est pas comme ailleurs. Ici est un endroit où les règles sont passées dans un transformateur. Alors même si c’est triste, faut bien se venger. Ne serait-ce que par fierté.

Ils sortent le soir et dorment tard le matin. La journée ils font de la moto sur des terrains pas loin et jouent aux cartes à l’étage rez-de-jardin.
Ils ne sont pas confinés. Ils sortent dès qu’ils doivent fumer parce que pour maman c’est encore un secret.

S est livreur. M et son ami sont animateurs.
Au début, les trois font les frimeurs. Ils disent qu’ils n’ont pas peur. Que ce qu’il leur manque le plus c’est de travailler pour pouvoir dépenser leur argent au kebab d’à côté. Le #confinement, bat les couilles : il paraît que le corona c’est les gouvernements ils l’ont inventés.
Je demande pourquoi ils mettent leur écharpe sur leur nez, si tout est vraiment inventé. Ils répondent que c’est pour pas risquer que leurs vieux soient contaminés.
À 20h, M applaudit à sa fenêtre parce que l’une des ses sœurs est infirmière à La Salpêtrière.

Leur histoire ne tient pas debout. Ils le savent mais disent que de toutes façons on s’en fout.
De quoi, on s’en fout ? Bah, de nous. Y a pas de policiers pour nous dire de rentrer ou pour nous protéger ! Et finalement heureusement parce que quand ils viennent ils en profitent pour tirer… L’autre jour, un copain à eux s’est fait électrocuter.
Ici n’est pas comme ailleurs. Ici est un endroit où les règles sont passées dans un transformateur.
Alors même si c’est triste, faut bien se venger. Ne serait-ce que par fierté.

En regardant le ciel toujours bleu, M s’étire les bras : Franchement, si on doit mourir, autant que ce soit au soleil, tu crois pas ? Il ouvre son sac et me propose un Actimel, le lait sucré qu’on dit multivitaminé. C’est l’heure du goûter. J’ai l’impression qu’on est à « ça » de réussir à se retrouver.