Chambres

LYDIE PARISSE

Plusieurs temps de résidence entre novembre 2017 et avril 2018

À partir d’une « chambre à soi », un projet d’écriture rhizomatique : écriture, vidéo, dessin, son.

Tout homme porte une chambre en lui. Jeder Mensch trägt ein Zimmer in sich. Franz Kafka

 

« Depuis deux ans, nous filmons des chambres, chez les gens, parfois dans des hôtels. Le dispositif est toujours le même : un personnage de dos, toujours dans la même tenue (moi), la plupart du temps assis, face à une fenêtre. La chambre, point de contact entre le dedans et le dehors, siège du for intérieur, entre soi et les autres, siège d’une liberté qui n’est pas individualiste, mais reliée, telle l’image de la fameuse « arrière-boutique » de Montaigne, un espace où il est seul, un espace familier, quotidien, une zone de retrait mais qu’on peut retrouver en soi partout, y compris au milieu d’une foule, il s’agit de s’isoler mais pour entrer dans un échange, entrer en relation. « C’est pour n’être pas seul que je veux être seul », écrivait Montaigne. Une chambre où on ne trouverait que soi, ce serait l’enfer. La chambre intérieure est l’espace de notre identité personnelle, de notre liberté, au sens négatif du terme, au sens de ce qui est nôtre, de ce qu’on ne peut nous ôter, nous prendre, de ce qui est insaisissable (au sens où des huissiers ne peuvent venir la saisir), de ce qui est caché (c’est-à-dire que personne ne peut nous prendre). La chambre peut revêtir toutes les formes, celle d’une cellule, d’une chambre sanctuaire, d’une chambre bulle, elle est dans tous les cas, pour reprendre le titre de Virginia Woolf, une chambre à soi. La chambre est le lieu du secret, de l’intime, du spirituel, mais aussi elle est espace politique, elle est le for intérieur, le lieu à partir duquel j’exerce ma liberté de citoyen dans l’espace privé.

Un jour, tandis que mon dentiste préparait le support d’un bridge pour ma mâchoire inférieure droite, pendant qu’il fondait sur ma gencive à l’aide d’un petit pistolet mitrailleur, la radio, dans le cabinet dentaire, diffusait une interview du philosophe Jean-Louis Chrétien, auteur de L’Espace intérieur, un livre que je venais de m’acheter. On y parle de la chambre de Baudelaire, cet espace évanescent où il s’agit d’accueillir une autre présence. Des gens sont interviewés sur le thème « quel est votre espace intérieur rêvé ? ». Une fille répond : « un pied-à-terre à Paris ». Mon dentiste – c’est un dentiste exceptionnel, avec lui on peut parler philosophie pendant une heure – , mon dentiste, donc, commente : tous ces gens qui rêvent d’un espace, celui pour plus tard, pour la retraite, quand ils le possèdent, ils sont déçus, j’ai plein d’amis dans ce cas, et il conclut, on ne se doute pas de nos zones d’ombre dans nos constructions intérieures !

Attention, certaines chambres ont l’air de chambres mais n’en sont pas. Dans un journal, un photographe avait pris un cliché d’une chambre de réfugiés dans un centre d’hébergement. Après avoir affronté les flots, la mort, le mépris, ils avaient échoué dans cette chambre. Sur la photo, quelqu’un est assis de dos, à contre jour, sur un petit lit, et regarde par le verre opaque d’une fenêtre carrée, c’est un enfant, on leur a dit, au terme de votre voyage on vous a donné une chambre, une chambre pour le père, la mère et l’enfant, cette chambre ressemble à toutes les chambres, elle a tout ce qu’il faut, des murs une fenêtre, deux lits, et pourtant ce n’est pas une chambre, dit le photographe, le réfugié qui est là, assis sur le lit, n’a pas l’impression de se trouver dans une chambre, pourquoi ? Qu’est-ce qu’une chambre ? »

Lydie Parisse

 

« Chambres » prend pour point de départ La Passion de l’obéissance, une pièce de Lydie Parisse déjà écrite, mais non publiée, qui porte sur la jeunesse, la perte de soi, le terrorisme. Dans cette pièce, il est question de plusieurs chambres :

– celle d’où l’on ne revient pas, la chambre du « désir mauvais » ou de la « mort en chambre » (celle du kamikaze, qui voudrait y entraîner sa sœur)

– la chambre de la mère, celle de la survivance (où elle reçoit la visite de celui qui n’a pas de visage et qui lui dit « je suis ton ami »)

–  enfin, la chambre où tous les voeux se réalisent (mais celle-là, on n’y parvient pas).

À partir d’une nouvelle « chambre à soi » – celle de l’appartement de résidence à La Marelle –, Lydie Parisse développe un projet d’écriture rhizomatique : écriture, vidéo, dessin, son.

Lydie Parisse

Autrice dramatique, poète, plasticienne, metteuse en scène
France
Lydie Parisse © D.R.
Sitographie

  Son site Sa page Facebook La cie Via Negativa

L’uni­vers théâ­tral de Lydie Parisse naît d’une double démar­che artis­ti­que où l’écriture et la réa­li­sa­tion scé­ni­que sont entiè­re­ment liés. Elles par­ti­ci­pent d’un même mou­ve­ment de la pensée. À propos de ses pièces, on devrait plutôt parler de « pièces pen­si­ves » et « pièces rêveu­ses », un uni­vers où la pensée vaga­bonde, pour trans­for­mer, dépla­cer notre regard sur la réa­lité. Ses der­niè­res pièces sont de cette nature assu­ré­ment. Yves Gourmelon
 
Lydie Parisse a publié plusieurs fictions dramatiques et des poèmes parus dans des revues. Également cri­ti­que de théâ­tre, elle a publié deux essais critiques sur le théâtre : La Parole trouée. Beckett, Tardieu, Novarina (Minard 2008) et Lagarce. Un théâtre entre présence et absence (Classiques Garnier 2014). Elle réside et travaille entre Sète et Toulouse, où elle mène des ateliers d’écriture et de pratique théâtrale. Elle est enseignante-chercheuse habilitée à diriger les recherches en littérature et théâtre à l’Université de Toulouse 2, et membre de l’équipe pédagogique du Master Métiers de l’écriture.
 
Elle a réalisé de nombreuses installations plastiques et performances et dirigé près d’une vingtaine de mises en scène à partir de ses propres textes ou de ceux de Léon Bloy, Camus, Valère Novarina, Samuel Beckett, Maurice Maeterlinck, Fernando Pessoa, Jean Tardieu…
Parutions (sélection)

 

Théâtre

L’Encercleur (Entretemps 2009)

La Matrice I. Le temps des musons (Domens 2010)

Manuel de l’amour moderne (Domens 2014)

Les Devenants (Domens 2015)

L’Opposante (Domens 2015).

Poèmes

in Souffles, Montpellier

in Le Brigadier, Toulouse

Essais critiques sur le théâtre

La Parole trouée. Beckett, Tardieu, Novarina (Minard 2008)

Lagarce. Un théâtre entre présence et absence (Classiques Garnier 2014)