Depuis la chambre à la Friche (journal, extrait)

Une série de dessins et un texte de Lydie Parisse.

Depuis la chambre à la Friche (journal, extrait)

Ce matin une chatte blanche avec une oreille noire m’a regardée ouvrir les volets.
Découvert le platane devant les fenêtres de la chambre.
Notre Dame de la Garde, face au lit dans la chambre.
Matinée nimbée de ciel gris, enfin une éclaircie.
Il pleut sur les voies de chemin de fer, au loin Notre Dame de la Garde, sa silhouette illuminée dans le contre-jour.  Le platane comme des mains nues vers le ciel.  Demain des tronçonneuses viendront couper les mains des platanes. La lumière, forte, dans le cadre de la fenêtre encadrée par les volets à persiennes écaillés.

11h45. Se lever, faire les courses, descendre une rue bordée de pots de fleurs et de petits arbres, hommage à la nature en pleine ville, descendre vers le quartier Belle de mai, ses commerces, vue sur Marseille, les collines au loin, une famille maghrébine prépare le chargement d’une voiture, sans doute pour une traversée maritime, un fauteuil en cuir brun sur le toit, meubles, bazar divers, toute la famille est là, autour, sur le trottoir, tous les âges, sauf les femmes, restées dans l’immeuble, c’est sans doute de là que me vient ce sentiment d’étrangeté en regardant cette scène, l’absence de femmes. Un homme, le père sans doute, arrive avec une bâche en plastique noire, sans doute pour recouvrir le chargement avant de le fixer avec des câbles. Sur le même trottoir en descendant, un homme blond appelle quelqu’un, pendant qu’une substance  blanche tombe du ciel, comme des crottes de pigeon, l’homme blond ne remarque rien. Lever les yeux, depuis un balcon des mains furtives se retirent avec la cuvette qu’elles viennent de vider. Descendre encore, deux jeunes filles se parlent d’un trottoir à l’autre, des filles masculines, l’une fume, l’autre grimace pelotonnée devant une porte, leur conversation intime livrée à la rue. Tomber sur un marchand de légumes. Acheter des légumes, un homme noir demande à des passants,
« on se connaît n’est ce pas ? »
puis il me demande si j’ai une pièce de 20 centimes. Croiser une jeune fille noire qui descend la rue, en pantalon, et crache par terre comme un mec. Dans un virage, entrevoir un jeune homme, de dos, vêtu d’un anorak noir, qui fouille dans une poubelle. Apprendre que la Belle de mai est l’un des quartiers les plus pauvres d’Europe.

Sur la table de la cuisine, arranger dans le vase les roses rouges offertes à la fin du spectacle, hier à Toulouse,
C’était un premier chantier public de La Passion de l’obéissance, une des deux pièces que je suis en train d’écrire.
Mettre la bouilloire à chauffer, passer à nouveau dans la chambre.
Bruit d’un couvercle qui tombe, d’où tombe ce couvercle ?
De nulle part et en même temps de très loin,
De très haut, c’est sûr, anormal,
Penser au couvercle des Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke. Le narrateur découvre une peur inconnue en entendant tomber un couvercle dans l’appartement voisin.
Entrer dans la cuisine, au sol, sur le carrelage, le filtre rouge de la machine à café vient de chuter depuis le minifour où il était juché à côté de la bouilloire.
L’après midi-même, rencontre au FRAC autour de l’exposition « le bruit des choses qui tombent », animée par Pascal Jourdana. Albertine de Galbert, commissaire de l’expo, pense que nous devons nous réapproprier nos peurs. Albertine de Galbert a vécu son enfance parmi les collections d’art effrayantes de son père, dans son bureau il avait au mur une nature morte peinte : un corps de bébé démembré parmi les fleurs. Sa fille lui a demandé comment il pouvait travailler devant une telle horreur, il a répondu : « ses peurs, il vaut mieux les avoir sur ses murs que dans sa tête ».

Sur la Friche, au bord de la voie ferrée, un vieux couple parle à une table de pique-nique en bois. Sur la table une statue. La statue écoute les conversations, impassible, comme une pièce de jeu d’échecs. C’est un chat zébré, avec son collier et sa laisse. Ses maîtres parlent, ils viennent chaque jour ici, se déplacent sur l’échiquier des tables de pique-nique. Même scène. Tous les jours. À la même heure. À un endroit différent.

Dans l’allée un vieil homme est arrêté près d’un landau, ses airs sont maladroits, empruntés, pour ça que mon regard se pose sur lui. Le bébé n’est pas dans le landau, il est posé sur le banc de bois comme un gros scarabée pâle qu’on aurait retourné sur le dos et qui bat l’air de ses pattes, le grand-père a déjà dégrafé la couche autour du petit ventre rond, il en cherche une nouvelle, une propre, dans son sac d’accessoires pour bébé. Les cris étouffés du bébé dans l’air, ses petits pieds potelés, ce petit être soudain me paraît comme un ange qui donne sa mesure à la friche, lui si petit, si vulnérable, donne la mesure de tout ce qui est dur autour, les allées de béton, les murs, les tables et les bancs. Entre les rayons du soleil, les pépiements gracieux de l’enfant, son corps rond offert dans l’attente du changement de couche, impression d’être entrée dans un tableau de Fra Angelico.

16h45. Le ciel flamboie, un grand cétacé semble passer au dessus de Notre Dame de la Garde, coupant le ciel en deux.

Au restaurant Les Grandes tables, sur la Friche. Cris d’enfants, tintements de verre, musique endiablée, verres entrechoqués, voix moqueuses, dehors d’autres cris d’enfants, un homme chante, le restaurant se vide, un yucca s’agite dans le vent, dans la rue des poubelles sont tombées. Cris étouffés d’un nouveau-né, son père le prend dans ses bras, un train bleu passe, les dossiers des chaises se reflètent dans le contre jour des tables laquées, les pieds des chaises sur le sol bétonné, les colonnes du restaurant sur les murs de parpaings au dehors, les yeux vert vif d’un portrait s’encadrent dans la fenêtre.
La chatte blanche fait l’amour avec un matou gris et blanc à l’entrée des jardins partagés.

19h. Le ciel s’enflamme, la nuit tombe. Notre Dame de la Garde a disparu dans la nuit. Contempler le paysage urbain à la fenêtre de la chambre, penser que c’est ma vie que je contemple, ma vie dans les trains, depuis treize ans, rail, quais illuminés, wagons, intérieur des wagons, grondements des rails.

Le vent s’est levé, cette nuit déjà la balançoire du jardin était très agitée, comme si une personne invisible venait de la quitter, fermer les volets, se coucher.
Au matin, les herbes dorées du jardin s’agitent dans le vent, soleil vif derrière les persiennes, au balcon d’un immeuble dépareillé flotte un drapeau corse, entassement des constructions de pastels fanés, du gris au jaune pâle, constructions en plein ciel au-dessus du niveau de la gare, un TGV vient de démarrer, dans la trouée sa coque se reflète en miroir sur le mur d’enceinte qui longe des rails, trace aquatique d’un grand cétacé, sa trace se perd quand le TGV s’engouffre sous le pont de fer.

Lydie Parisse

One comment

  • Lydie réussit dans ces dessins à ne saisir que l’essentiel et le tout à la fois. Un seul trait et toute une atmosphère apparaît.
    Comme dans ses textes, l’accumulation et la répétition de détails laissent entrevoir ses états d’âmes et révèlent ceux du lecteur.

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