Ce qui reste à terre

Jour 17

 

En apparence, c’était une phrase anodine. Attrapée à bord du Drake, autour du 57e parallèle Nord, elle m’est restée.

 Je suis monté faire un tour à la passerelle. L’ambiance est silencieuse. Il y a des grincements, des crachotements de radio VHF, le zézaiement discret d’un télex. Le second est absorbé par l’évolution du relief sous-marin qu’il suit sur le sondeur. Je regarde les Fous de Bassan raser la houle grise, des nappes d’embruns planer au-dessus du pont. Les vagues sont moins brutales, les sifflements du vent ont perdu de leur stridence, on pourrait parler d’accalmie. C’est l’heure de la météo. Les prévisions se succèdent, zone par zone : Hébrides, la notre, momentanément correcte, Viking, Fisher, Fastnet, Sole… Arrive Iroise : une tempête est annoncée en Bretagne : – Au moins, là-bas, ils penseront à nous.

L’homme qui a pensé tout haut est Pierre Lefebvre, le radio. Il sous-entend deux choses. La première est que les proches, à terre, ont au moins intégré que le gros temps était le régime normal de la pêche septentrionale ; la seconde, qu’il faut rien moins qu’un coup de tabac chez eux pour se rappeler à leur souvenir. Pierre est venu à la pêche sur le tard, pour arrondir sa retraite. Il a fait l’essentiel de sa carrière au long cours et a connu l’époque faste (sur le plan social) du pavillon français. Ce qui le conduit, par comparaison, à considérer le travail de ses coéquipiers comme – une forme d’esclavage. Mais si les deux univers sont, à bien des égards très différents, la longue coupure des embarquements les siens est une difficulté partagée que chacun, à bord comme à terre, gère à sa façon. Avec des stratégies polarisées par deux comportements antagonistes : le cloisonnement étanche ou le rituel communicationnel.

Bill Widing, le commandant du caseyeur Amatuli qu’Hélène David et moi avons suivi en mer de Béring  illustre parfaitement la première option. J’avais profité d’un quart de nuit dédié à un changement de lieu de pêche pour l’interroger et la question des photos était venue dans la conversation. Emportait-il avec lui des images de sa femme et de ses enfants ? Les regardait-il de temps en temps ? À quelle occasion ? – Je n’en prends jamais. Ce serait trop dur. Ma famille me manque dès le moment où je la quitte et jusqu’à ce que je sois complètement immergé dans le travail. C’est comme ça que je peux oublier cette vie, enfin je ne l’oublie pas, je m’exprime mal, je la mets seulement de côté. À la longue, c’est devenu une seconde nature.

Quelques semaines plus tard, la campagne terminée, nous avions rendu visite à Clair Widing, la femme de Bill, dans leur grand manoir de la banlieue de Seattle. Clair était allé chercher une bouteille de Bourgogne dans la grande cave de Bill et nous avions commencé l’interview. Je me souviens de l’intensité avec laquelle elle répondait à nos questions. Elle était si complètement dirigée vers le micro posé sur la table basse du salon que j’avais l’impression aurait voulu y entrer toute entière. Advint le moment d’évoquer les longues séparations imposées par les périodes d’embarquement de son mari. Je rappelai donc, présumant qu’il était connu, le point de vue de l’absent. Claire se raidit et je n’eus pas le temps d’achever ma phrase : – Comment ? Ce n’est pas possible. Je lui fais une sélection de photos avant chaque départ. Je pensais qu’il les mettait dans sa timonerie… Moi, J’ai un mur de photos dans ma chambre. Je lui dis bonsoir avant de dire mes prières et je lui dis bonjour tous les matins. Il n’y a pas une minute dans une heure où je ne pense pas à lui. Je ne pourrais pas ne pas avoir de photos.

Ce qui est vrai pour les photos l’est aussi pour les échanges téléphoniques, les courriels et aujourd’hui, sur certains navires, les messageries instantanées et les réseaux sociaux. L’histoire de Bill et de Clair aide à comprendre que la facilitation de la communication ne fait pas que des heureux. Pour certains elle adoucit le quotidien, pour d’autres elle l’envenime. Soit qu’elle accentue le manque, soit qu’elle ramène à bord des problèmes difficiles ou impossibles à résoudre à distance, soit encore qu’elle instille le poison du doute et de la jalousie.

D.G.

Légende : au large de Singapour, à bord du BPC Dixmude. ©Hélène David

Commenter

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *