« Après la résidence… »

L’APPARTEMENT DE LA MARELLE, DANS LA VILLA DES AUTEURS, apparaît dans une position d’équilibre entre la Friche dans laquelle il est pourtant inclus et le quartier de la Belle de Mai dont il est très proche par la rue François-Simon, un peu à l’écart de la vie derrière ses hauts murs et la saignée de la voie ferrée. Mais la vie s’insinue par de nombreuses brèches, physiques ou temporelles. Le son d’une lame de plancher ou d’une tomette branlante, les crissements des trains sinuant le long des fondations, le sifflement du vent par l’huisserie usée des fenêtres, la lumière du soleil affûtée comme une poursuite de théâtre qui le traverse de part en part depuis la fenêtre de la salle de bains. La présence du monde extérieur et des vies antérieures se manifeste constamment.

L’immersion dans Marseille, ville contrastée comme le veut le cliché, cosmopolite, agrégat de plusieurs villages puis de populations et doublée de surcroît cette année du surmoi écrasant de capitale de la culture fait saillir plus que jamais la sensation de tension, d’incommunication, de hiatus pourtant contrebalancée par une prodigieuse production de liens marginaux et souterrains. La Friche elle-même accentue ce phénomène par l’effervescence qui l’agite et la relation paradoxale qu’elle entretient avec le quartier pauvre de la Belle de Mai, à la fois implantée en plein cœur et pourtant mal connectée. Avec le recul, les premières ébauches des nanodrames ont donné à voir ce déséquilibre, cette dislocation, amplifiée parfois jusqu’à la rupture entre les mots et les éléments de l’image. Je crois finalement que je voulais susciter chez le lecteur/regardeur le désir d’empêcher cette rupture, je voulais le rendre plus actif que devant la première série de nanodrames rassemblée sur le blog des éditions du Grand Os.

La photo s’est plus comportée comme un mot dans la phrase du nanodrame (jamais plus de treize vignettes pour ne pas atteindre le délitement du dispositif) et le mot a complexifié son rapport à l’image tout en gardant son caractère d’imprimerie. L’ensemble constitue une sorte de hiéroglyphe et j’ai cherché à ce que le référent de ces signes dise autre chose que ceux du texte et de la photo, une sorte d’image cachée qui ne peut se former que sur la rétine de l’imaginaire, cette image qui s’est formée (forgée) peu à peu pour moi est celle d’une plaie pansée.

Je n’ai pas pris de café aux Grandes Tables, préférant être l’étranger qui traverse la place Cadenat pour faire ses courses à l’incontournable Carrefour Market et qui s’assoit en revenant à La Provence, au Bar Edmond ou au Diplomate, seul établissement du coin où je pouvais me procurer un ticket dix-trajets. Je continuais à faire l’étranger dans la descente du bus 49 à travers des couches successives de pauvreté entre l’ultime segment du boulevard National et la place de Strasbourg. Ce mouvement à la fois continu et heurté sans changement de la Friche au Vieux-Port s’est imprimé dans l’anacoluthe, le montage en ligne brisée des vignettes comme si chacune subissait l’attraction de pôles opposés. À chaque arrêt, le bus-pipette prélève et relâche en même temps des gens qui sont comme la couleur d’une poignée de rues, tous se mélangent, beaucoup parlent, sur tout le trajet la parole semble entretenue comme une flamme frêle qu’on a peur de voir s’éteindre.

Tout est passé par le corps, enregistré dans une mémoire spéciale, une nébuleuse, j’ai d’ailleurs pris peu de photos dans Marseille car cette dislocation, ces strates mouvantes qui dialoguent par intermittence, à l’image de ces voyages dans le bus 49, ces plaies qui s’ouvrent, se pansent, se rouvrent ailleurs ne pouvaient être fixées sur pellicule. J’avais apporté ma nébuleuse photo, tirages de ma compagne Poupie Delpeyrat ou que j’ai pris à différentes époques et clichés trouvés, anonymes ou provenant de nos albums de famille. J’ai détourné ces photos de leur destination première comme on détourne un avion et je les ai faites voyager, mais j’ai aussi détourné le regard du photographe (auquel je rends hommage en utilisant un cliché où l’on peut apercevoir son ombre chapeautée en bas du cadre), essentiellement celui de Poupie, sa vision, pour introduire une double vue, de cette double-vue naît le relief, dimension supplémentaire et ruine. Tous les liens que le lecteur/regardeur tisse avec sa propre imagination, sa propre perception, son vécu, sont une reconstruction, faciale ou architecturale.

Au départ, les nanodrames se présentaient comme un contrepied aux supports de communication multimédiale utilisés par la publicité, mais cette idée a laissé place à quelque chose de plus complexe et, à la fois, plus proche des gens. Ils sont surtout revenus dans l’écriture même si celle-ci est plurielle (littéraire, graphique, cinématogra-phique) alors que dans la première série ils pouvaient se rapprocher de l’objet photographique. Les brisures de vie glanées dans mes excursions sont entrées en friction avec la nébuleuse photo et les textes en suspens pour créer le lieu d’une projection, le récit d’une psyché, un paysage dans une autre dimension qui, je l’espère, entrera à son tour en friction avec d’autres regards. Cette résidence m’a donné encore plus envie de mettre en relation les gens à travers des matières laissées pour (lettres) mortes comme ces myriades de photos oubliées sur des disques durs ou flottant comme des âmes en peine dans les clouds.

Que toute cette masse fasse moins écran.